Comment l'Ardenne est devenue l'eldorado des entrepreneurs flamands
Les Flamands composent le premier public du tourisme wallon

- Publié le 24-06-2021 à 13h52
- Mis à jour le 25-06-2021 à 16h29

Libre Eco week-end | Le dossier
Tout qui se promène à Durbuy, La Roche ou Bouillon l'entend, à défaut de le savoir : les Flamands composent le premier public du tourisme wallon (un tiers des nuitées), devant les Néerlandais et les Wallons (un cinquième des nuitées chacun). Et c'est encore plus vrai dans la seule province de Luxembourg qui abrite une grande partie de l'Ardenne, où ils ont compensé, ces dernières années, le léger tassement de la clientèle néerlandaise.
La particularité du marché touristique wallon, c'est que ce public flamand y est accueilli par nombre d'opérateurs flamands. Le phénomène n'est pas neuf mais il s'est amplifié ces dernières années. Les investissements importants opérés par Marc Coucke à Durbuy ne sont que la partie émergée de l'iceberg, ou plutôt, en mode ardennais, l'arbre qui cache la forêt. Ceci même si aucunes statistiques ne viennent corroborer ce sentiment, ni du côté du Commissariat général au tourisme, qui insiste sur le fait de ne pas avoir à sa disposition "d'éléments objectifs" pour conforter l'état des investissements effectués par des sociétés flamandes, ni du côté du SPW Économie.
Plusieurs décennies de présence active
Il n'empêche, au-delà des chiffres, des noms circulent. Celui du gantois Unibricks (ex-Bricks&Leisure) qui développe ou redéveloppe des hôtels ou des centres de vacances à Malmedy, Spa, Liège, Han-sur-Lesse et bientôt à Bouillon, dont il vend les chambres et les chalets à la pièce comme investissement. Ou celui du groupe Molenheide, basé à Houthalen-Helchteren, qui avait déjà fait l'acquisition d'un camping à Hotton (Le moulin de Hotton) et vient de racheter le camping Les Roches à la commune de Rochefort. Ou encore Ardennor d'Eeklo, qui a racheté l'ancien hôtel Le Cap au Vert à Grandvoir (Neufchâteau) dans le but d'y développer un hameau de vacances (75 lodges) et qui vise d'autres opérations éco-durables en Ardenne. Sans oublier Plopsa (La Panne), qu'on ne présente plus, qui, en 2005, a repris le parc Télécoo. "Mais généralement", note un observateur de ce marché, "il s'agit de plus petites structures qui ne sont pas actives des deux côtés de la frontière linguistique et qui se retrouvent à la tête qui d'un camping, d'un hôtel ou d'un restaurant, qui d'une activité."
Ce dynamisme flamand en Wallonie, s'explique par la présence historique de touristes flamands dans la Région. "La clientèle existait déjà, massivement, conquise par l'attractivité et la proximité de l'Ardenne", poursuit-il. "Les entrepreneurs l'ont suivie, lui apportant leur bilinguisme. Leur présence date de plus de trente ans." Et de citer deux pionniers du genre : le groupe Sunair/Sunparks de l'Ostendais Rudolf Vanmoerkerke qui a ouvert un village de vacances en 1992 à Vielsalm (aujourd'hui racheté par Pierre&Vacances qui y a investi 40 millions d'euros) ; et son homologue, Ourthe&Somme, fondé en 1981 par Marc et Lieve Ponnet-Vanderwaeren, Lokerenois d'origine, qui a fait de même et à la même époque à Virton, dans la vallée de Rabais. "Mais les initiatives flamandes ont une plus grande visibilité depuis quelques années", indique-t-il.
Une clientèle source de rentabilité
"On peut quasiment parler de deux générations d'entrepreneurs", confirme Jacques Hansel, directeur du développement de projets chez Idelux, l'intercommunale de la province de Luxembourg. "Sans prétendre avoir une vision exhaustive et statistique du contexte, je dirais que ces deux générations ont bien évidemment été motivées par des considérations économiques. Mais ce sont aussi des souvenirs d'enfance - de vacances en famille, de classes vertes, de camps scouts… -, des coups de cœur, qui les amènent en Ardenne. C'est une vraie constance dans les contacts que nous avons avec les candidats développeurs." "Ils ont des affinités personnelles avec la région, dans laquelle ils ont même parfois fait le choix d'habiter", ajoute Denis Liebens, chef du service Développement de projets publics et touristiques d'Idelux. "Ils la connaissent d'ailleurs très bien." Tout autant que le profil de leur clientèle de prédilection : de bons clients, qui dépensent dans des hôtels de qualité, des locations de charme, des restaurants gastronomiques… Selon l'enquête de Wallonie Tourisme effectuée en 2019, leur budget journalier s'élève à 94 euros par personne (il était à 83 euros en 2016). "Ce n'est pas tant qu'elle soit flamande qui importe pour ces nouveaux investisseurs, mais qu'elle ait des revenus et soit source de rentabilité", ajoute-t-il. "Elle pourrait être parisienne, ce serait pareil." Ceci dit à dessein, une demande de touristes français commençant à émerger en Wallonie.
L'immobilier, toujours l'immobilier
Depuis cinq, six ans, et plus encore depuis le début de la pandémie de Covid, les deux experts notent "un fort regain de l'intérêt d'investisseurs et d'entrepreneurs pour la destination Ardenne et la province de Luxembourg." "Cela repose sur l'intérêt du public pour le tourisme de proximité, les valeurs du terroir, la mobilité douce, la durabilité", ajoute Jacques Hansel. "Cela vaut pour les Flamands, mais aussi pour les Néerlandais, les Français - qui découvrent que l'Ardenne belge est différente des Ardennes françaises - et bien sûr les Wallons. Il y a beaucoup de mouvements sur ce marché actuellement."
Comme il y a trente ans, c'est quasi exclusivement via l'immobilier que ces nouveaux entrepreneurs s'installent en Wallonie : dans des développements hôteliers, des parcs ou des resorts touristiques, des campings. "Mais plus petits, plus intégrés, plus durables qu'avant", insiste-t-il. "Ils répondent à une demande", conclut Denis Liebens, "amenant de nouvelles capacités de logement tantôt au cœur des villes, tantôt au cœur des campagnes." Et tout à coup, le visage touristique de la Wallonie change, passant du mode excursion d'un jour à celui de courts, voire de longs séjours.