Les prix de l'électricité toujours deux fois moins élevés en France qu'en Belgique
Le découplage des prix, entre la France et la Belgique, se poursuit. De quoi menacer la compétitivité de l'industrie belge ?
- Publié le 21-06-2024 à 09h54

Depuis la mi-mars, on observe un "découplage" des prix de l'électricité entre la France, d'un côté, et ses voisins, de l'autre côté (voir infographie).
La semaine passée, par exemple, les prix de l'électricité étaient deux fois moins élevés en France qu'en Belgique, sur les marchés de gros. La France était à 21 euros par MWh en moyenne, contre 49 euros en Belgique, 62 euros aux Pays-Bas et 63 euros en Allemagne.
Or, en temps normal, les prix de l'électricité sont similaires sur les marchés de gros de ces quatre pays, qui appartiennent à la même zone de prix. En effet, les interconnexions électriques entre ces pays doivent permettre aux prix de converger.

Comment, dès lors, expliquer l'absence de convergence depuis la mi-mars ? Il faut savoir que la France a produit énormément d'électricité ces derniers temps. En effet, son parc nucléaire fonctionne bien, tandis que la production renouvelable (hydroélectricité, éolien et photovoltaïque) se porte bien également. Néanmoins, des problèmes sur le réseau électrique français ont réduit les capacités d'exportation de l'Hexagone vers ses frontières est. Si bien que la France n'a pas pu exporter l'entièreté de ses excédents de production, faisant chuter les prix de l'électricité chez elle. En revanche, la Belgique, l'Allemagne et les Pays-Bas n'ont pas pu bénéficier pleinement des exportations françaises, ce qui a fait monter les prix chez eux.
Du côté de la Creg, le régulateur fédéral du secteur de l'énergie, "on suit la situation de près". Le régulateur belge est en contact avec son homologue français, ainsi qu'avec RTE, le gestionnaire du réseau électrique français.
Néanmoins, à ce stade, la situation n'a pas pu être clarifiée. RTE avait annoncé que les capacités d'exportation de la France allaient être rétablies, à partir du mois de mai. Mais on constate que les prix de l'électricité sont, encore aujourd'hui, beaucoup plus élevés en Belgique qu'en France.
Si cette situation interpelle le régulateur belge, le régulateur allemand, de son côté, s'est dit satisfait de la gestion française des événements. L'industrie belge, quant à elle, regarde la situation avec inquiétude. "J'ose espérer que la France ne limite pas volontairement ses capacités d'exportation, nous explique Peter Claes, directeur de Febeliec, la fédération des gros consommateurs d'énergie. Cette situation n'est quand même pas bonne pour EDF, qui pourrait vendre son électricité plus cher à l'étranger qu'en France".
Eric De Keuleneer, professeur émérite à la Solvay Brussels School, estime qu'il faut se poser la question de savoir si la France ne limite pas volontairement ses exportations, pour soutenir son industrie via des prix de l'électricité compétitifs. Il souligne que certaines entreprises pourraient choisir la France, plutôt que la Belgique, pour installer un site de production. Rappelons que Dunkerque est en lutte avec Gand pour attirer un investissement d'un milliard d'euros, de la part d'ArcelorMittal.
Des problèmes jusqu'à fin 2027 ?
Selon Robbie Jackson-Stroud, analyste chez le consultant ICIS, cette situation pourrait perdurer, à des degrés divers, jusqu'à la fin 2027. Selon lui, c'est en 2026 qu'on pourrait observer les problèmes les plus aigus. Rappelons qu'en 2026, cinq réacteurs nucléaires sur sept devraient avoir été déconnectés du réseau électrique belge. En outre, Doel 4 et Tihange 3, les deux réacteurs prolongés de dix ans, sont censés être arrêtés entre le 1er avril 2026 et le 2 novembre 2026, pour mener à bien les travaux de prolongation. Durant ce laps de temps, le parc nucléaire belge devrait donc être totalement à l'arrêt. La Belgique comptera donc sur la France pour une partie de son approvisionnement électrique.
Quid si les capacités d'exportation de la France sont limitées à ce moment-là ? "Si les flux d'électricité ne sont pas fournis par la France à la Belgique, votre pays risque d'être touché par des pics de prix", répond Robbie Jackson-Stroud. Mais cela ne signifie pas qu'on craint une pénurie d'électricité chez nous. En effet, selon cet analyste, la Belgique risque simplement de devoir utiliser davantage ses centrales au gaz, ce qui ferait monter les prix de l'électricité chez nous.
En outre, en l'absence de convergence des prix, l'industrie française bénéficierait d'un avantage compétitif durant un laps de temps plus important que prévu.
Selon l'expert de ICIS, les choses devraient commencer à se calmer à partir de la fin de l'année 2027. Et, d'ici 2030, il ne devrait plus y avoir de problèmes de ce type. "Il va y avoir un remplacement de la capacité nucléaire par des capacités éoliennes et photovoltaïques en Belgique", déclare-t-il. Grâce à ces capacités de production supplémentaires, la Belgique serait moins vulnérable à des problèmes en France.
Quel impact pour le consommateur ?
Les prix sur les marchés de gros influencent environ 35 % de la facture d'électricité d'un ménage, appelée la composante énergie. Un ménage paie son électricité environ 300 euros par MWh, tout compris (composante énergie, transport, distribution, surcharges, taxes…). Le surcoût de 30 euros par MWh sur les marchés de gros, entre la Belgique et la France, ne représente donc qu'environ 10 % de la facture totale d'un ménage.
En revanche, certains industriels, raccordés au réseau haute tension, ne paient leur électricité que 150 euros par MWh, tout compris. Une différence de 30 euros par MWh est donc plus significative. Notons que, selon la dernière étude en date, l'industrie belge bénéficie de prix de l'énergie moins élevés que chez ses voisins (voir ci-contre).
