"La marche arrière de Trump est la démonstration que l'on ne peut pas faire n'importe quoi en matière économique"
Les États-Unis et la Chine ont décidé de geler, pendant 90 jours, la majeure partie des droits de douane prohibitifs qu'ils s'étaient imposés mutuellement. Le temps d'aboutir à un accord global. Décryptage avec Philippe Ledent, chef économiste chez ING.

- Publié le 12-05-2025 à 15h55
- Mis à jour le 13-05-2025 à 13h53

Dans quelques mois, que restera-t-il encore du désormais fameux "Liberation Day", ce jour où Donald Trump, tableau à l'appui, avait déclenché une guerre commerciale sans précédent, frappant de droits de douane prohibitifs la grande majorité des pays de la planète ? La question est désormais ouverte, tant le président américain semble aujourd'hui, après avoir renversé la table du commerce international, être entré dans un nouveau cycle, celui de la désescalade.
On l'avait déjà vu vis-à-vis de l'Europe, où les droits de douane frappant les produits venus du Vieux continent avaient été gelés pour 90 jours. Puis, la semaine dernière, lors du "deal" conclu avec le Royaume-Uni.
Ce lundi, au terme d'un week-end de négociations à Genève, les États-Unis et la Chine ont dévoilé les grandes lignes d'un accord qui va faire – temporairement, en tout cas – baisser la tension entre les deux superpuissances rivales. Essayons d'y voir plus clair.

1. Quelles sont les mesures ?
Concrètement, et à l'image de ce que Trump avait décidé envers l'Union européenne, les États-Unis et la Chine ont décidé de suspendre pour 90 jours la majeure partie des droits de douane prohibitifs qu'ils s'étaient imposés mutuellement.
Ces décisions, qui seront d'application à partir du 14 mai, ramènent donc provisoirement les droits de douane américains sur la Chine de 145 % à 30 % et les droits de douane chinois sur les États-Unis de 125 % à 10 % pendant les tractations entre les deux pays, a ainsi expliqué le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, lors d'une conférence de presse à Genève. Un accord donc provisoire – une négociation plus globale devra trancher les différends commerciaux entre Pékin et Washington endéans les trois mois – mais qui a soulagé les marchés boursiers, sous forte pression depuis plusieurs mois.
"Aucun camp ne veut une dissociation" de leurs économies, a déclaré le secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent, lundi à Genève. "Nous voulons une (relation) commerciale plus équilibrée, a-t-il ajouté, estimant que les barrières douanières instaurées ces derniers mois avaient de facto mis en place un "embargo" sur les échanges entre les deux pays.
La réduction de ces droits de douane est "dans l'intérêt commun du monde", a commenté lundi le ministère chinois du Commerce, saluant des "progrès substantiels" dans les négociations commerciales avec Washington.
La marche arrière de Trump est globalement la démonstration, dans les chiffres, que l'on ne peut pas faire n'importe quoi en matière économique."
2. Pourquoi cet accord intervient maintenant ?
Comment expliquer cette détente commerciale relative entre les États-Unis et la Chine ? "Nous savions que les deux pays allaient s'orienter vers une forme de désescalade. Car, à partir d'un certain niveau de tarifs, comme ceux qui avaient été annoncés par Trump lors du Liberation Day, on ne réduit pas les échanges mais on tue littéralement le marché. L'étape annoncée ce lundi matin est plus importante que ce qui était attendu en préliminaire des discussions entre les États-Unis et la Chine. Et c'est un signe important qu'il y a une volonté d'aboutir à un accord final et que ce n'est pas juste un petit pas en arrière. C'est, en quelque sorte, une préannonce d'un prochain accord définitif entre les États-Unis et la Chine", explique Philippe Ledent, chef économiste chez ING.
Faut-il voir, dans cette courbe rentrante américaine, le résultat des derniers chiffres laborieux de l'économie, avec un recul du PIB américain au premier trimestre ? "Il est difficile de trouver une logique du côté de l'administration Trump qui, en réalité, navigue à vue avec des mouvements chaotiques et excessifs, dans un sens comme dans un autre. Il ne faut pas y voir une stratégie savamment pensée. Mais la marche arrière de Trump est globalement la démonstration, dans les chiffres, que l'on ne peut pas faire n'importe quoi en matière économique. On l'a vu avec les conséquences des droits de douane sur les marchés boursiers, le dollar, le marché obligataire et la forte dégradation de la confiance des entreprises et des ménages américains. C'est sans doute cela qui a fait tourner le vent au sein de l'administration", ajoute Philippe Ledent, qui n'exclut pas que la "normalisation" d'un futur accord entre les États-Unis passe encore par d'autres "phases chaotiques".
3. Quelles conséquences à long terme ?
Pour Philippe Ledent, le soulagement sur les marchés boursiers d'un apaisement des relations commerciales entre les États-Unis et la Chine ne doit pas détourner de l'essentiel : on s'oriente vers un monde et des États-Unis plus protectionnistes. "On l'a vu lors de l'annonce de l'accord avec le Royaume-Uni, la façon de présenter les choses des États-Unis permet de noyer le poisson. Car s'il y a un soulagement aujourd'hui, c'est par rapport au scénario du pire qui était redouté. Mais, en réalité, cela ne devrait être qu'un demi-soulagement car, au final, les droits de douane seront plus importants que ceux qui étaient en vigueur avant les annonces de Trump du Libération Day, avec une hausse de l'ordre de 10 % pour les produits qui entreront aux États-Unis, avec des effets négatifs sur l'économie américaine et mondiale", explique-t-il.
À plus long terme, la crédibilité de la parole américaine risque évidemment d'être fortement mise en doute. "La méthode Trump, avec son côté excessif, chaotique et imprévisible, génère de l'incertitude. Et le monde économique déteste l'incertitude. Si elle reste d'application durant tout le mandat de Trump, cela laissera des traces durables sur le commerce transatlantique. Regardez ce que le Canada dit désormais des États-Unis, estimant que ce dernier n'est plus un partenaire fiable", précise encore Philippe Ledent. Et de conclure : "Vous savez, l'économie, elle trouve toujours son chemin, en dépit des contraintes. Le style de négociation des relations commerciales de Trump est de nature à freiner, dans les années à venir, l'expansion des échanges entre l'Union européenne et les États-Unis, au profit, pour la première, de l'approfondissement d'autres alliances commerciales".