Intelligence artificielle : où vont nos données ?

Utiliser des services centralisés hors Europe n'est plus un choix anodin.

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©AFP

Une chronique d'Étienne Cuvelier, Chargé de cours (ICHEC Brussels Management School, laboratoire Quaresmi), Ph.D.

Il est grand temps pour les Européens de se focaliser sur leur souveraineté numérique. C'est à la fois une question économique, mais aussi politique.

Que ce soit dans nos vies privées ou professionnelles, nous avons été émerveillés par toute une série de services, qui ont donné un coup de modernité à nos vies : le cloud, le streaming, l'IA générative… La question de savoir où étaient physiquement nos données et ce qu'on pouvait en faire avait globalement du mal à nous inquiéter. Certains tentaient de nous mettre en garde avec l'adage "si c'est gratuit, c'est toi le produit". Mais qu'allaient bien pouvoir faire ces géants de la tech de toutes ces données dans des quantités ingérables ? Aujourd'hui, on le sait : de l'IA. Mais comment se passer de ces services une fois y avoir goûté ?

La réélection de Donald Trump avec son épisode de coupure et puis réouverture de Tik Tok nous a illustré la fragilité de certains services centralisés. La moindre panne de ChatGPT affole la toile. Par ailleurs, Musk et ses copains du DOGE nous montrent que les autodafés numériques sont à la fois plus discrets et plus efficaces que leurs équivalents flamboyants, détruisant instantanément des dizaines de bases de données scientifiques qui ont mis des décennies à être construites. Et s'il était de même pour vos données ?

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D'autre part, l'arrivée de DeepSeek ainsi que son utilisation de la distillation (le fait pour une IA de "pomper" les informations d'une autre IA) est une illustration nouvelle du vieux proverbe "Internet n'oublie jamais".

Deux risques antagonistes

Deux risques antagonistes coexistent donc, avec d'une part la disparition définitive de données stockées dans le cloud parce que le service ou ses conditions, y compris politiques, changent du jour au lendemain, et d'autre part avec le fait que ces informations soient utilisées pour entraîner une IA. Beaucoup de services ont récemment changé leurs conditions d'utilisation dans ce sens. Dans ce cas vos précieuses données confidentielles, éventuellement chèrement sécurisées, pourraient se balader ad vitam sur le net via des IA.

Vous pouvez alors penser, "impossible, car mon entreprise n'utilise ni cloud, ni IA, ni services gratuits". Plusieurs enquêtes récentes ont montré qu'approximativement, la moitié des employés utilisent discrètement de l'IA au boulot. En clair, des employés utilisent ChatGPT et Cie pour effectuer des tâches professionnelles. Chaque demande à ce genre de service envoie des données sur le serveur dudit service. Et si l'employé l'utilise pour s'aider dans son travail, alors sa question à l'IA contient certainement des données de l'entreprise. Le mal est fait.

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Ça, c'était pour l'aspect économique, mais il y a aussi un aspect politique. Tous les grands acteurs de la tech étaient présents à l'investiture de Donald Trump et ont fait don de millions de dollars pour celle-ci. C'est leur choix. Mais en continuant à utiliser leurs outils, nous alimentons la machine et, de facto à notre échelle, approuvons leurs choix. Il existe déjà aujourd'hui des équivalents décentralisés, libres et/ou européens à beaucoup de ces services. Le Fédiverse avec son application phare, Mastodon, remplace de façon décentralisée et plus apaisée le Far-west qu'est devenu l'ex-Twitter. L'initiative française Framasoft offre bien des alternatives aux services Google. LibreOffice est une suite bureautique tout à fait fonctionnelle. Et ce ne sont que quelques exemples. Certes ces solutions n'offrent pas toujours (ou pas encore) tout ce que leurs homologues commerciaux proposent mais, si la sécurité de service et des données est à ce prix, c'est finalement assez peu cher payé.

Même en termes d'IA, il y a des solutions européennes qui sont proposées, mais le premier réflexe c'est de les comparer à leurs concurrentes américaines ou chinoises. Et si, dans ce cas-là aussi, on acceptait de perdre quelques miettes de performances pour rester dans un cadre européen qui, sans être parfait, a le mérite d'exister et de nous protéger ?

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