"On ne va pas parler d'extinction ici" : Yvonne Gonzalez Rogers, la juge qui a cloué Elon Musk au tribunal
Après avoir été débouté de son procès contre le créateur de ChatGPT, l'homme le plus riche du monde a abattu ses foudres sur la juge aux manettes.
- Publié le 21-05-2026 à 10h01
- Mis à jour le 21-05-2026 à 10h02

Sa réputation la précède : " Tu vas voir… Elle a du caractère." C'était le 27 avril, la première audience n'avait pas encore commencé et, déjà, des confrères américains nous prévenaient. À l'issue de trois semaines d'un procès ayant captivé la Silicon Valley, où on l'a vue recadrer des avocats comme des enfants ("Est-ce que je me suis bien fait comprendre ?") et remonter les bretelles d'un Elon Musk indiscipliné ("Rappelons à tout le monde que vous n'êtes pas avocat"), on se joint à eux : Yvonne Gonzalez Rogers est une juge de poigne. Un cocktail de rigueur implacable et d'humour mordant, rehaussé d'un brushing bouffant façon Thatcher.
La magistrate de 61 ans, qui siège au tribunal d'Oakland (Californie), s'est attiré les foudres de l'homme le plus riche du monde, lundi 18 mai. " Elle a tout simplement donné carte blanche pour piller les organisations caritatives", s'est enflammé le patron de Tesla sur X, la qualifiant de" juge activiste". Yvonne Gonzalez Rogers, alors, venait de valider un verdict déboutant sa plainte contre OpenAI pour prescription. Conclusion en queue de poisson d'une bataille judiciaire hors-norme, où Elon Musk accusait son rival Sam Altman, créateur de ChatGPT, d'avoir dévoyé sa société de sa mission philanthropique originelle pour s'enrichir. OpenAI, qui devrait entrer en Bourse d'ici la fin d'année, est valorisée à 852 milliards de dollars.
Entre la magistrate et le milliardaire, les choses n'avaient pas bien commencé. À l'ouverture des hostilités, Elon Musk avait à peine mis les pieds dans la salle d'audience que, déjà, elle le grondait : " Comment on peut avancer si vous rendez les choses difficiles à l'extérieur du tribunal ?" Les tweets compulsifs du plaignant au sujet de l'affaire avaient eu le don de l'exaspérer. Et lorsque le PDG de Tesla, pro des discours marketing parfumés à la science-fiction, avait tenté de faire son show, déblatérant un scénario à la Terminator où" l'IA pourrait tous nous tuer", la juge l'avait coupé net :" On ne va pas parler d'extinction ici."
"Vous avez plein d'argent, alors payez"
Yvonne Gonzalez Rogers est de ceux que les grosses fortunes n'intimident pas. Avant le début des audiences, elle avait exigé que les titans de la tech entrent par la porte principale du tribunal, comme tout le monde. Elle avait également ordonné aux parties de financer le déjeuner du jury pendant les délibérations, une dépense généralement couverte par les contribuables. " Vous avez plein d'argent, alors payez", avait-elle souligné.
Issue d'une famille américano-mexicaine modeste du Texas, la magistrate travaillait comme femme de ménage et tondait des pelouses pour payer ses frais de scolarité à la prestigieuse université de Princeton. Après avoir poursuivi ses études de droit à l'université du Texas, elle a mené une carrière d'avocate d'affaires à San Francisco puis a été nommée à la Cour supérieure du comté d'Alameda par l'acteur Arnold Schwarzenegger, alors gouverneur. Elevée au rang de juge fédérale par le président Barack Obama en 2011, elle est la première femme aux racines hispaniques à siéger dans le district nord de la Californie.
Au fil de sa carrière, Yvonne Gonzalez Rogers a à plusieurs reprises arbitré des guerres de géants du numérique. En 2018, elle a ouvert la voie à un recours collectif intenté par des chauffeurs Uber contre leur employeur. Trois ans plus tard, elle présidait le long procès antitrust opposant Epic Games, le studio à l'origine du jeu vidéo Fortnite, à Apple. Après avoir tempéré les ardeurs d'Elon Musk et de Sam Altman, elle s'attaquera à un nouveau dossier tentaculaire, dans lequel plusieurs districts scolaires accusent Facebook, Instagram, YouTube ou encore Snapchat de vouloir rendre accro les ados.
Pas fan des pauses dej
Tranchante avec les hommes en costard de la salle, Yvonne Gonzalez Rogers déborde à l'inverse de petites attentions pour son jury. Dès que ces neuf citoyens californiens tirés au sort font leur entrée, l'expression sévère de son visage se fend d'un sourire éclatant. Pendant ces trois semaines éprouvantes, elle abonde de conseils bienveillants à leur égard : " Si vous vous énervez contre votre famille, sachez simplement que c'est parce que vous êtes fatigués." Lors des moments de flottement, elle meuble leur attente par des anecdotes, racontant l'histoire derrière chaque portrait de juge suspendu aux murs. Souvent, elle les nourrit. Des graines de café enrobées de chocolat pour lutter contre la fatigue ou des bagels… pour le plaisir.
Une ironie pour cette juge pas fan des pauses dej. Très à cheval sur le timing – une marque de" respect" pour les jurés qui assuraient parfois leur journée de travail après le procès – elle a mené chaque audience sur la même rythmique. Des débats de 8 heures à 14 heures, ponctués de deux suspensions d'une petite vingtaine de minutes. Une cadence militaire, sans place pour un vrai repas. " Manger trop lourd, ça fait dormir", justifie-t-elle.
À l'issue du verdict, elle a chaleureusement remercié ses protégés dans un discours aux notes patriotiques. Puis, elle les a laissés sur une" réflexion poétique" : " Un jury ne vit que pour le jour même et rend la justice dans la limite de ses moyens. Le groupe de jurés sélectionnés pour entendre une affaire rend sa décision, puis se dissout. Il n'est plus là le lendemain pour être critiqué. C'est la seule instance gouvernementale qui n'a aucune ambition. Il est aussi humain que les personnes qui le composent." Une manière élégante pour cette dame de fer de rappeler que, face à la bataille des ego et des milliards de quelques puissants, une poignée d'anonymes peut encore faire justice.