L'homme qui a offert le Web au monde veut désormais le protéger de l'IA : "Tout peut encore changer"
Tim Berners-Lee, l'informaticien qui a rendu Internet gratuit et accessible à tous dans les années 90 en est aujourd'hui l'un de ses plus sévères critiques. Face aux perturbations de l'IA, le septuagénaire, incorrigible optimiste, veut croire que "rien n'est joué".
- Publié le 11-08-2026 à 10h02
- Mis à jour le 11-08-2026 à 16h46

C'est une rencontre incongrue, qui s'est organisée au pied levé à l'endroit où on l'attendait peut-être le moins. Comme si Greta Thunberg nous avait donné rendez-vous à McDo, Tim Berners-Lee, l'inventeur du Web, nous a accordé quelques minutes… au salon VivaTech. Au beau milieu de ce temple du numérique commercial où des milliers d'entreprises ont en juin encore fait la roue, le septuagénaire – symbole d'une époque où les mots gratuité, universalité et décentralisation faisaient sens en ligne – avait un peu d'optimisme à partager : "Il est encore possible de développer des choses pour le bien de l'humanité plutôt que pour le profit."
Avec sa houppette blanche ébouriffée, Tim Berners-Lee a tout de l'idéaliste. Mais pas du naïf. Depuis une quinzaine d'années, l'informaticien britannique n'a cessé d'élever la voix contre un Web qui aurait "pris la mauvaise direction" : désinformation, économie de l'attention, monopole des géants, moissonnage de données… Devenu le lanceur d'alerte de sa propre invention, aujourd'hui utilisée par près des trois quarts de la planète, ce grand bonhomme aux traits anguleux s'inquiète d'une nouvelle menace : l'intelligence artificielle (IA).
Vorace en données personnelles, elle risquerait de mettre encore plus en danger "les valeurs" de son invention. Lesquelles ? "La créativité, répond-il, sans hésiter. À l'origine, je voulais que le Web soit un espace créatif et collaboratif. Je voulais aussi créer un espace de compassion, où les gens pourraient éprouver de l'empathie pour des personnes de cultures différentes."
Un truc de chercheurs pour envoyer des courriels
Lorsque, dans les années 80, le jeune Tim Berners-Lee fait ses premiers pas au Cern (l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire) en Suisse, Elon Musk n'a pas encore fait de Twitter (ancien nom de X) un boulevard de la haine. Les réseaux sociaux et leurs flopées de commentaires hargneux n'existent pas. L'ogre Google, non plus.
Mis au point à la fin des années 60 par des ingénieurs de la Défense américaine, Internet – ce réseau mondial de câbles permettant aux ordinateurs de partager des données – est encore un truc de chercheurs permettant d'envoyer des courriels, de transférer des fichiers et de participer à des forums. Le hic ? Tout est très cloisonné. Deux ordinateurs de marques différentes ne communiquent que péniblement ensemble. Un document créé sur un système devient vite illisible sur un autre…
Au Cern, où des experts d'une vingtaine de nationalités différentes tentent de percer les secrets de la matière, c'est un joyeux chaos. "Un scientifique pouvait disposer d'informations cruciales sur le fonctionnement des accélérateurs, stockées en français dans un répertoire privé du serveur central Unix ; un autre pouvait détenir des informations sur l'étalonnage des capteurs, enregistrées en anglais sur une disquette IBM de 8 pouces rangée dans une armoire métallique verrouillée ; un troisième pouvait avoir les données de la dernière expérience sur une feuille imprimée en allemand, cachée sous une tasse de café sur son bureau", décrit Tim Berners-Lee, dans son ouvrage autobiographique This is for Everyone (Pan Macmillan, 2025, non traduit).
Mise au point du premier navigateur
Au milieu de cette zizanie, ce diplômé d'Oxford, fils de deux ingénieurs en électronique, trouve toutefois l'inspiration : plutôt que de compartimenter les informations dans des dossiers, pourquoi ne pas les relier à l'aide de liens cliquables – les fameux hypertextes, déjà conceptualisés à l'époque – afin de former… une toile ? En 1989, il rédige une note intitulée "Gestion de l'information : une proposition". Son supérieur laisse sur le document une annotation qui marquera l'histoire : "Vague mais prometteur".
Ironiquement, celui qui veut fluidifier les communications peine d'abord à se faire comprendre. Enthousiaste lorsqu'il présente son idée en réunion, le trentenaire parle trop vite. À tel point que certains collègues, largués, finissent par brandir des pancartes : "Tim, ralentis".
Pourtant, son idée avait tout de ce qu'il y a de plus simple. En octobre 1990, avec l'aide de l'informaticien belge Robert Cailliau, il crée les briques de base du Web : HTML, le langage commun dans lequel sont rédigés les documents pour que n'importe quel ordinateur puisse les lire ; HTTP, le protocole de transfert qui régit la façon dont ces derniers transitent d'une machine à une autre ; et les URL, l'adresse unique de chacun sur le réseau. Dans la foulée, il met aussi au point le premier navigateur permettant de lire ces documents ainsi que le premier serveur pour les stocker.
Quant au nom ? Quelque temps, le scientifique hésite entre "mesh" (filet), "mine of information" et "the information mine", ce qui aurait donné l'acronyme "tim". Trop narcissique au goût de l'inventeur, qui finit par opter pour "World Wide Web" – le fameux "www". Lorsqu'il intervient dans des universités, Tim Berners-Lee raconte parfois aux étudiants avoir vérifié sur Google si l'intitulé n'était pas déjà utilisé… Une boutade pour voir si tout le monde suit.
Chats, jeux vidéo, porno…
Le 6 août 1991, la première page web de l'histoire est publiée en ligne. La même année, Tim Berners-Lee met son invention à disposition d'autres instituts de recherche. Puis, en avril 1993, il prend, avec le Cern, une décision qui fera tout basculer : faire entrer le Web sur le domaine public et renoncer à le breveter.
En clair, Tim Berners-Lee fait une croix sur toutes formes de royalties. Des regrets ? "Je n'en ai jamais eus. Il fallait que le Web soit pour tout le monde", rétorque-t-il à Libé. Sa générosité finira par être récompensée : anobli par la reine d'Angleterre en 2004, Sir Tim Berners-Lee recevra un million de dollars (870 000 euros) en plus du prix Turing, douze ans plus tard.
Entre 1993 et 1997, le nombre de sites web explose, passant de 130 à plus d'un million – ils seraient près de deux milliards aujourd'hui. Passionnés de timbres, amoureux de chats, fans de jeux vidéo… Les pages personnelles fleurissent, rudimentaires puis ultracolorées, avec cette explosion de gif et de jeux de lumières caractéristiques, dont certaines rétines conservent encore le traumatisme. Le porno prend ses marques, avec ses galeries de photos au téléchargement interminable.
L'avènement du Web 2.0
En parallèle, les futurs géants du numérique partent à la conquête du terrain. Les navigateurs Netscape Navigator (ancêtre de Mozilla Firefox) et Internet Explorer (Microsoft) se livrent une guerre sans merci. En 1994, Yahoo ! met en place un annuaire web géant, permettant de classer les sites par catégorie. À partir des années 2000, Google, avec son système robotisé pour hiérarchiser les sites en fonction de leur pertinence, devient le moteur de recherche le plus populaire.
L'utopie de Tim Berners-Lee, toutefois, s'effrite au cours de la décennie suivante. Dans les colonnes du magazine Scientific American, l'inventeur s'inquiète publiquement d'un Web qui pourrait se "fragmenter" en 2010. "Le Web est à vous. C'est une ressource publique dont vous, vos affaires, votre communauté et votre gouvernement dépendez", alertait-il. La source de son tracas ? Facebook, Twitter, LinkedIn… L'avènement du Web 2.0, avec son cortège de réseaux sociaux.
Une plateforme comme Facebook peut isoler un groupe de personnes par âge ou par démographie. Ce ciblage peut être utilisé pour manipuler les gens en jouant sur la colère, par exemple".
Loin du Web décentralisé dont il rêvait, ces plateformes aux centaines de millions d'utilisateurs, détenues par une poignée de multinationales, concentrent peu à peu l'essentiel du trafic. Elles déploient des algorithmes addictifs, conçus pour retenir l'attention quitte à favoriser les contenus les plus polarisants.
Quant à la gratuité de la Toile, principe cher à Tim Berners-Lee ? Elle n'est plus que de façade. En remplissant leurs profils, en commentant ou en publiant, les internautes cèdent leurs données personnelles aux géants. Massivement collectées, celles-ci sont monétisées auprès des publicitaires, voire transmises à des acteurs tiers – y compris des gouvernements.
"Diffusion délibérée de désinformations"
"Une plateforme comme Facebook peut isoler un groupe de personnes par âge ou par démographie. Ce ciblage peut être utilisé pour manipuler les gens en jouant sur la colère, par exemple", dénonce, auprès de Libé, Tim Berners-Lee. L'élection de Donald Trump ainsi que le référendum sur le Brexit en 2016 ont, à ce titre, eu l'effet d'un électrochoc sur lui : "Dans les deux cas, le Web a été utilisé comme un puissant champ de bataille, avec la diffusion délibérée d'énormément de désinformations", poursuit-il.
On pourrait imaginer le septuagénaire défaitiste, reclus dans un cottage en bord de mer où, éloigné de toute technologie, il aurait trouvé la paix. Il n'en est rien : "Tout peut encore changer", veut-il croire. A sa façon, depuis qu'il a laissé son Frankenstein sortir du laboratoire, Tim Berners-Lee n'a jamais cessé de lutter.
En 1994, il a quitté le Cern pour rejoindre le Massachusetts Institute of Technology (MIT) où il a fondé le World Wide Web consortium (W3C). Son but ? Établir un cadre technique commun, au-delà des guéguerres commerciales des Big Tech, pour préserver l'universalité du Web. En 2009, il a redoublé d'efforts avec la World Wide Web Foundation, destinée à promouvoir l'accès mondial à Internet, préserver la liberté d'expression en ligne ainsi que la vie privée des internautes.
"Nous connaître de manière plus intime que Google"
L'informaticien, célébré pour son altruisme, poursuit aujourd'hui son combat… à bord d'une start-up. Paradoxe ? Le septuagénaire s'en défend. S'il a lancé Inrupt, en 2018, c'est dans le but de faire "prospérer" Solid, un projet open source lancé au MIT pour aider les internautes à reprendre le contrôle sur leurs données personnelles.
La structure à but lucratif fournirait "une énergie commerciale" indispensable pour créer un mouvement de masse : "Si la communauté open source est une source d'initiative et d'innovation, les internautes et les entreprises recherchent souvent des applications et des services auprès d'une entité commerciale", écrivait-il dans un article de blog.
En juin dernier, son entreprise basée à Boston (États-Unis) a révélé un nouveau produit : Charlie, un assistant d'IA conçu comme un intermédiaire sécurisé, qui ne partagerait avec les outils d'intelligence artificielle que les informations choisies par l'utilisateur.
A VivaTech, le cofondateur d'Inrupt, John Bruce, se chargeait d'en faire la publicité : "Si nous n'y prenons pas garde, les grands modèles de langage vont apprendre à nous connaître de manière plus intime que Google ne l'a jamais fait. Imaginez la puissance de manipulation qu'auront ces plateformes pour vous vendre des produits ou influencer votre vote. On veut montrer qu'une autre voie est possible", glisse-t-il à Libé.
Il y a une inquiétude légitime concernant les revenus publicitaires du Web".
"Les gens continueront de chercher en ligne"
Avec l'intelligence artificielle, le Web aussi se situe à un nouveau carrefour. Après avoir vu son contenu aspiré par les géants pour entraîner leurs modèles, la grande Toile sera-t-elle vidée de ses utilisateurs ? En France, Google a, depuis le 22 juillet, intégré sa fonctionnalité "AperçuS IA". Avant le menu de sites web, le moteur de recherche présente désormais une réponse générée artificiellement. Conséquence directe : la probabilité qu'un internaute clique un lien serait divisée par deux, estime une étude du Pew Research Center. "Il y a une inquiétude légitime concernant les revenus publicitaires du Web", souligne auprès de Libé Tim Berners-Lee.
Incorrigible optimiste, l'homme de 71 ans refuse toutefois de signer l'acte de décès de sa création. L'inventeur voit mal le Web se transformer en une ville fantôme, aux rues uniquement arpentées par des IA en quête d'informations à recracher. "Les gens continueront de chercher en ligne pour vérifier la fiabilité des réponses des modèles", prédit-il. Même si sur des questions "plus simples" – "à quelle heure ferme le cinéma ?" – les clics pourraient être moins nombreux.
Pour éviter que l'histoire ne bégaye à nouveau, l'informaticien croit tenir la solution : un "Cern de l'IA" pour réunir tous les scientifiques autour de la table plutôt que de les diviser dans des multinationales en compétition. Une institution dont la priorité serait le bien de tous et non le bénéfice de quelques-uns… A l'image du Web, tel qu'il avait été rêvé.