"Le système utilisé par Marc Coucke me gêne un peu"
Pour Pierre Nothomb (Deminor International), spécialiste de la défense des actionnaires minoritaires, la sortie de la Bourse de certaines entreprises pose question avant tout sur la qualité de l'outil boursier. Entretien.
- Publié le 10-09-2015 à 19h38
- Mis à jour le 11-09-2015 à 12h21

Pour Pierre Nothomb (Deminor International), spécialiste de la défense des actionnaires minoritaires, la sortie de la Bourse de certaines entreprises pose question avant tout sur la qualité de l'outil boursier.
Est-ce que la stratégie des dirigeants et des actionnaires majoritaires de certaines entreprises comme CNP, Omega Pharma ou plus récemment CMB, est acceptable du point de vue des actionnaires minoritaires ?
Elle l'est dans la mesure où les actionnaires minoritaires répondent à l'offre qui leur est faite et acceptent le paiement d'une prime, évidemment. Mais cette stratégie, quel que soit le but recherché, pose question finalement sur l'utilité du marché boursier en lui-même. Alors que l'on considérait la Bourse de Bruxelles comme un outil de financement à long terme, il semble maintenant qu'elle ne soit plus considérée que comme une étape dans le processus de valorisation des entreprises.
Un processus différent qui consiste à se faire coter puis à cueillir les fruits de la cotation ?
Pas tout à fait. En fait, auparavant, une entreprise en croissance passait d'abord par un tour de financement auprès d'investisseurs privés avant d'amorcer un processus d'introduction en Bourse, une IPO (pour Initial Public Offering). Ensuite seulement, elle pouvait terminer le cycle en se faisant reprendre au terme d'une OPA.
A ce moment, toutes les parties prenantes y trouvaient leur compte ?
En effet, et c'est ce qui a changé dans le cadre de certaines des opérations que vous avez mentionnées. Désormais, avant l'OPA, on programme une sortie de la Bourse, ce que l'on appelle en jargon financier un "go private", puis l'acquéreur privé, un fonds d'investissement ou une société non cotée, procède à une cession ultérieure. A ce moment, l'actionnaire minoritaire qui a accepté de céder sa participation se voit en quelque sorte confisquer le dernier "upside", la dernière prise de valeur de l'entreprise.
C'est ce qui s'est passé avec le rachat d'Omega Pharma par une société proche de Marc Coucke, son fondateur ?
Oui, Marc Coucke est un homme très intelligent et il a agi avec une forme d'opportunisme qui me gêne un peu. Bien sûr, tout a été fait dans les règles, comme c'est certainement le cas dans la sortie de Bourse de la CMB, avec des "fairness opinions" et le calcul de la prime, mais on utilise clairement ici la Bourse de Bruxelles comme un outil intermédiaire et cela ne colle pas avec la définition primaire des objectifs de notre marché. En outre, si je peux comprendre les actionnaires de la CMB qui sont entrés en Bourse au hasard du rachat de la CMB via leurs sociétés privées, ce n'est pas le cas de Marc Coucke qui, lui, était parfaitement maître de la situation au moment de faire coter son entreprise. Il a utilisé la Bourse comme un outil que l'on prend et puis que l'on jette.
Les entrepreneurs qui programment une sortie de la Bourse évoquent les contraintes liées à la cotation. Mais ils sont au courant de ces contraintes lorsqu'ils programment une introduction ?
En effet, ils évoquent à juste titre pourtant les contraintes en matière de transparence, la présence de la FSMA et les coûts de la cotation. Les tarifs d'Euronext sont très lourds, me disent les patrons de moyennes entreprises, ce qui justifie dans certaines circonstances économiques de se poser la question d'une présence en Bourse. Encore une fois, cela dénote un problème structurel de la Bourse comme outil pérenne de financement des entreprises. Et malgré sa réussite et son intelligence indéniable, Marc Coucke est l'illustration de ce qui me gêne aujourd'hui dans ce processus financier.
