Marc Coucke: "Supprimer le Sénat plutôt qu'une taxe sur les plus-values"
Le milliardaire Marc Coucke dit ne plus être intéressé par la rentabilité à court terme. Rencontre.
- Publié le 01-12-2015 à 21h09
- Mis à jour le 02-12-2015 à 11h51

Déjà 350 millions d'euros investis en Belgique en sept mois. Le milliardaire Marc Coucke est en train de tenir sa promesse : celle de consacrer la moitié de la somme perçue lors de la vente record (1,2 milliard d'euros) de son entreprise Omega Pharma dans l'économie belge. Le Gantois nous a reçus dans son impressionnante propriété de Merelbeke.
Comment doit s'y prendre un entrepreneur pour vous convaincre d'investir dans son projet ?
J'investis avec le cœur et le ventre dans des projets où je sens qu'une différence peut être faite, et qui rendent les gens heureux. Mais on fait tout de même notre calcul… On a reçu près de 5 000 demandes dès les trois premiers mois. Il faut être très attentif. Des idées comme celle des créateurs de Facebook pouvaient paraître farfelues à l'époque, on voit où ils sont arrivés.
Vos deux filles, dont les prénoms ont inspiré le nom de votre société d'investissement, vous aident-elles encore dans cette sélection ?
En fait, elles m'aidaient dans les dons que je fais aux bonnes causes, mais on a dû arrêter, car on n'y arrivait plus. On a reçu trop de demandes de familles en difficultés. C'était une erreur de ma part d'avoir communiqué là-dessus. On s'est reconcentré sur une dizaine d'associations actives dans la lutte contre la pauvreté et l'amélioration de la santé. C'est ma femme qui gère cela.
La rentabilité est-elle toujours un critère dans vos investissements ?
La rentabilité à court terme ne m'intéresse pas et c'est pourquoi je n'ai pas fait appel à des fonds d'investissement, même si on aurait pu doubler rapidement mon actif. Cela me permet d'être plus libre. La plupart des fonds veulent un rendement et savoir comment… sortir de leurs investissements. Nous, on n'a pas ces critères. On veut, par exemple, faire de Pairi Daiza le parc le plus authentique d'Europe, tout en aidant à la survie des espèces en danger. Mais on sait très bien que cet investissement ne sera pas rentable les premières années.
Un autre de vos investissements wallons, la société pharmaceutique Mithra, fait beaucoup jaser suite à la publication d'un article critique que la société liégeoise a voulu censurer. Est-ce dommageable pour votre image ?
C'est un dossier très difficile. Au début j'ai dit à François Fornieri (NdlR : le CEO de Mithra) de laisser la presse écrire. Mais j'ai vu l'article sur Internet et c'est vraiment limite. Je comprends que François soit fâché, même si je regrette sa réaction. Je crois que la liberté de la presse, que je respecte à 100 %, exige aussi que les journalistes soient toujours corrects et honnêtes.
Vous êtes un peu un personnage nouveau en Belgique, où l'on n'a pas vraiment l'habitude de ce type de mécénat.
J'espère inspirer des gens. Il est clair que le mécénat est plus anglo-saxon. C'est une culture que l'on n'a pas, mais cela va venir. Si des gens qui ont eu du succès, comme moi, n'aident pas les bonnes causes, qui va le faire ?
N'est-ce pas pesant d'être en permanence sollicité, notamment pour son argent ?
Même quand j'avais des dettes, j'avais beaucoup d'amis… Je comprends l'enthousiasme des gens : il y a vingt ans, quand quelqu'un avait du succès, je voulais aussi aller lui serrer la main. Maintenant, c'est vrai que quand je me promène sur la digue, le 38 000e selfie que l'on me demande avec mes enfants n'est pas toujours très gai.
Vous avez commencé par colorer des shampooings. Y-a-t-il encore de la place pour un autre Marc Coucke en Belgique ?
Oui et c'est même plus facile qu'avant ! Maintenant, avec Internet, on peut faire plein de choses. Regardez Uber et compagnie. Aujourd'hui, on a juste besoin d'un code Wi-Fi.
Bruxelles et la Belgique ont vu leur image écornée à l'étranger suite aux attentats de Paris. Va-t-on en payer les conséquences au niveau économique ?
Oui, on va le payer. Bruxelles a été perçue comme un endroit dangereux et quand une multinationale prend une décision, cela compte. Il faudra prouver que nous avons rattrapé notre retard en termes de sécurité, de lutte contre le terrorisme,… Le problème belge est qu'on a quatre gouvernements et tout le monde n'est pas sur la même longueur d'onde. On le voit aussi dans les négociations sur le climat. Le surréalisme est partout en Belgique et notre force est de pouvoir s'adapter; être flexible dans tout type de situation. Mais cela ne veut pas dire que les politiciens doivent faire leur maximum pour être le plus surréaliste possible. Pour les investisseurs étrangers, c'est plus difficile à comprendre…
Quand vous avez réalisé votre plus-value record sur la vente d'Omega Pharma, vous n'avez pas payé d'impôts. Trouvez-vous cela normal ?
Je contribue beaucoup plus à l'Etat et à la sécurité sociale, avec mes investissements actuels que si j'avais dû payer une fois une contribution. Vous savez que quelqu'un qui a généré une plus-value en Belgique a déjà très largement payé des impôts. Une fois qu'un entrepreneur a du succès, il ne faut pas lui enlever sa canne à pêche, mais le laisser pêcher car il y aura beaucoup de poissons qui reviendront à l'Etat.
Le "tax shift" a-t-il été assez loin selon vous ?
Non et tout le monde le sait, mais c'est un début. Le coût du travail doit encore diminuer. Cette taxe sur les plus-values à court terme est aussi une erreur énorme du gouvernement car elle ne sera pas rentable. Le gouvernement pourrait avoir le même argent en supprimant le Sénat.
Vous voulez supprimer le Sénat ?
Naturellement. Le gouvernement ne peut pas être sérieux en disant qu'il veut de l'efficacité, tout en gardant le Sénat. Qu'a fait cette assemblée en 2015, à part avoir coûté 60 millions d'euros ? Rien.
"Le nationalisme flamand ne m'a jamais attiré"
Politique. Ultrapopulaire en Flandre, Marc Coucke continue à être très sollicité par les partis politiques. "Sur les quinze dernières années, des partis de gauche, de droite ou du centre ont essayé de m'engager, explique-t-il. Pour les gens de gauche, je suis de droite et pour les gens de droite, je suis de gauche. En fait, je suis en faveur d'un soutien énorme aux entrepreneurs, aux investisseurs mais avec pour but que tout le monde y gagne." A-t-il été convaincu par le discours de la N-VA, comme pas mal d'entrepreneurs en Flandre ? "Le nationalisme flamand ? Cela ne m'a jamais vraiment attiré, mais je trouve qu'en Belgique, que ce soit en Flandre, en Wallonie ou à Bruxelles, tout le monde doit faire de son mieux, doit essayer de travailler. Je comprends que les gens veulent un certain équilibre."
"Dans 20 ans, le cancer sera une maladie chronique"
Lutte. Marc Coucke vient d'annoncer un investissement de 75 millions d'euros dans différentes sociétés actives dans la lutte contre le cancer. L'homme d'affaires gantois a également réalisé un don de 2,5 millions d'euros à l'association "Stop Darmkaker". "Tout le monde connaît des cas de cancers dans sa famille, chez des proches. Et pour l'instant, c'est la catastrophe", explique-t-il. Mais on doit pouvoir faire la différence car le cancer est probablement la partie de la médecine, où avec le moins de moyens, on a le plus de résultats." D'après lui, d'ici 20 ans, le cancer sera "presque totalement" devenu une "maladie chronique".
