Philippe Kehren, l'homme qui reprendra Solvay après la scission
Libre Eco week-end | Face et profil. Philippe Kehren dirigera la partie "historique" de Solvay à partir du mois de décembre.

- Publié le 12-11-2023 à 09h12

Deux quinquagénaires. Deux chemins qui se dessinent. L'aventure et la stabilité. Petit rappel : Solvay se scindera en deux en décembre. Ilham Kadri, 54 ans, l'actuelle CEO, prendra la direction de Syensqo, la partie axée sur l'innovation (et encaisse 12 millions d'euros de prime au passage). Philippe Kehren, 52 ans, prendra, lui, la tête de l'entité qui gardera le nom de Solvay, celle qui conservera l'activité "historique" de Solvay, à savoir la production de carbonate de soude. Un élément indispensable dans l'industrie dans son ensemble, de l'alimentation à la sidérurgie en passant par les détergents, et bien d'autres. Le carbonate de soude est partout et permet d'assurer un revenu stable à Solvay. Là où le futur Syensqo se veut plus aventureux et devrait concentrer les dépenses en Recherche&Développement (R&D). L'entité sera plus "risquée" en Bourse mais le potentiel retour sur investissement également plus élevé pour les actionnaires qui misent sur le court terme, les rendements rapides.
"Il faut s'assurer que le coût du CO2 ne soit pas rédhibitoire. C'est bien de donner un signal mais il faut éviter que cela menace uniquement l'industrie européenne"
Pas d'angélisme
Pour le moment, Philippe Kehren, qui a rejoint Solvay en 2012, est président et responsable du développement durable de l'activité Soda Ash (soit le carbonate de soude)&Derivatives. Une fonction que le Français occupe depuis 2020, avec un regard aiguisé et un discours qui ne se veut pas angélique. "Ce qu'on fait au niveau de la transition énergétique, au niveau européen comme chez Solvay en particulier, est une bonne chose et le fait d'être leader dans ce domaine nous permettra d'être compétitifs à l'avenir. Mais il faut faire en sorte qu'on ne crée pas de distorsion de concurrence sur des activités qui sont en compétition mondiale", expliquait-il y a tout juste un an à La Libre, à propos du green deal européen et de la taxe carbone qui touche les entreprises comme Solvay. "Il faut s'assurer que le coût du CO2 ne soit pas rédhibitoire. C'est bien de donner un signal mais il faut éviter que cela menace uniquement l'industrie européenne", lâchait-il, alors qu'il observait la big picture, et en particulier la concurrence de la Turquie sur la production de carbonate de soude, qui n'est pas concernée par les mêmes réglementations.
L'homme, qui est passé par les États-Unis pendant ses études et, dans les années 2000, par Rhodia, célèbre entreprise de chimie rachetée par Solvay en 2011, mettait en garde contre les volontés de délocalisation de certaines industries en cas de réglementation trop strictes, trop rapides. Ce qui n'empêchait pas Solvay d'investir des centaines de millions d'euros dans ses sites en Europe pour se débarrasser du charbon par exemple, comme récemment à Rheinberg, en Allemagne. Une ville connue pour l'usine de production de carbonate de soude de Solvay ainsi que pour la naissance de Claudia Schiffer. On laissera juger de la popularité de chacune…
Compétitivité versus durabilité ?
"C'est compliqué d'arriver à la neutralité carbone. Et il faut rester compétitif en même temps. On traverse donc plusieurs étapes. Se passer du charbon permet déjà de diviser par deux les émissions", précisait-il à ce propos en novembre 2022, alors que l'Europe traversait une crise énergétique sans précédent pour les industries.
"Philippe Kehren a transformé l'entreprise, ce qui a entraîné une forte génération de liquidités, des marges et une croissance solides, renforçant ainsi son leadership mondial tout en accélérant la transition énergétique de l'entreprise. Il a accéléré la réinvention du processus Solvay grâce à des innovations de pointe pour améliorer la compétitivité et la durabilité de la production", précise Solvay.
"Je suis ravi d'avoir été choisi en tant que CEO entrant du futur Solvay, après l'approbation des actionnaires lors de l'assemblée générale extraordinaire prévue pour décembre 2023", déclare, pour sa part, Philippe Kehren. Quant à la validation à attendre des actionnaires, cela fait peu de doute, étant donné le temps et l'énergie investis dans le processus de scission. Surtout après avoir validé la prime exceptionnelle d'Ilham Kadri.
"Il y a près de 160 ans, lorsqu'Ernest Solvay a lancé un processus industriel révolutionnaire pour la production de carbonate de soude, il a posé la première pierre de notre grande entreprise. Aujourd'hui, le futur Solvay est bien positionné pour poursuivre cet héritage en maîtrisant les éléments essentiels pour un monde plus durable. En tant qu'entité autonome, Solvay se voit offrir de nombreuses opportunités", commente Philippe Kehren, dans la tradition de l'esprit de l'entreprise en hommage au père fondateur.
Philippe Kehren en quelques dates :
1995 : master en génie chimique à l'Université du Wisconsin (USA).
1996 : ingénieur chez Rhône-Poulenc. Il poursuivra sa carrière chez Rhodia, l'entité spécialisée dans la chimie issue du split de Rhône-Poulenc.
2012 : arrivée chez Solvay, avec une spécialisation dans l'énergie.
2020 : président de l'unité "Soda Ash and Derivatives".
