"Qu'est-ce qu'il fait là? C'est bizarre": la plus grande arnaque du monde du vin dévoilée à cause d'une erreur d'étiquette
Coincé à cause d'une erreur sur la fabrication des vins du domaine Ponsot, Rudy Kurniawan a échappé plus d'une décennie à la justice, réalisant et vendant aux enchères des faux vins rarissimes à de riches collectionneurs.

- Publié le 26-08-2024 à 14h04
- Mis à jour le 27-08-2024 à 07h22

En avril 2008, une vente aux enchères de vins rarissimes est proposée aux connaisseurs à New York. Des bouteilles françaises issues d'un domaine de Bourgogne doivent être mises en vente. Des millésimes de 1945, 1959, 1962, 1966, 1971 sont supposés être très rares et d'une qualité inimitable. Laurent Ponsot, le producteur à l'origine de ces grands crus, est alerté. Léger hiatus : le domaine de Monsieur Ponsot ne produit ce vin que depuis 1982. Impossible donc que ces vins soient authentiques. Laurent Ponsot décide de traverser l'Atlantique pour enquêter sur ce qui se révèle être l'une des plus grosses arnaques œnologiques de tous les temps.
Le Docteur Conti
Quand Laurent Ponsot arrive à New York, il se dit "dévisagé par les acheteurs qui venaient profiter de cette mise aux enchères". Il raconte à Brut. : "Tout le monde m'a vu, il y a eu un grand brouhaha dans la salle quand on m'a reconnu. 'Qu'est-ce qu'il fait là ? Ses vins sont en vente, c'est bizarre' ont-ils murmuré". Sur le moment, le commissaire-priseur aperçoit également le producteur de vins et dit : "À la demande du producteur et avec l'accord du propriétaire, nous allons retirer tous les vins Ponsot de la vente." C'est là que Laurent Ponsot découvre que le propriétaire de ces vins n'est autre que Rudy Kurniawan, surnommé dans le milieu le Docteur Conti en référence à sa passion pour les Romanée-Conti, les bourgognes les plus chers au monde et son grand cru favori.
Les vins du domaine de Ponsot ne sont qu'un exemple infime des grands crus que Kurniawan a imités. Cet homme au talent de faussaire précis et au palais très développé, a passé une décennie entière à composer des vins rarissimes à partir de vins communs. Entre 2002 et 2012, il aurait empoché entre 10 et 26 millions de dollars par an en inondant le marché de milliers de bouteilles contrefaites.
C'est un super-testeur, quelqu'un dont les sens sont hyper-développés, il n'y a qu'un petit pourcentage de personnes comme lui dans la population."
Un palais aiguisé
En 2000, Rudy Kurniawan n'a que 24 ans quand il se rend dans une boutique de vin dans l'idée de revendre une bouteille de Cabernet 1998. Il se présente comme l'héritier d'une grande et très riche famille indonésienne propriétaire d'immenses champs pétrolifères (en vérité, l'escroc se nomme Zhen Wang Huang, d'origine chinoise et fils d'épiciers-pompistes d'un village d'Indonésie). Kurniawan se lie alors d'amitié avec le fils des propriétaires des lieux, qui l'invite à rejoindre "Les salopes de Bourgogne", un groupe réunissant les "12 meilleurs dégustateurs de Californie et spécialisés dans le Bourgogne". Kurniawan n'hésite pas et se lance dans cette aventure. Pour se faire un nom dans le milieu, il écrase la concurrence dans les ventes aux enchères, se procurant de nombreux grands crus pour perfectionner son palais. Il participe également à des dégustations où il se forge une réputation de connaisseur, capable de reconnaître appellation, cru et millésime. "C'est un super-testeur, quelqu'un dont les sens sont hyper-développés, il n'y a qu'un petit pourcentage de personnes comme lui dans la population", affirme le journaliste du New York Magazine, Benjamin Wallace, qui ajoute que "dans le milieu du vin, c'est très rare d'avoir un tel don".
Le milliardaire Bill Koch aurait acheté à Kurniawan pour 4 millions de dollars 400 bouteilles présentées comme rarissimes.
Lorsque Rudy Kurniawan est au sommet de sa gloire, il enchaîne les dîners avec les plus célèbres amateurs de vins américains. Très souvent, il les régale en apportant des bouteilles de plus en plus rares, de plus en plus chères. Elles sont le fruit de ses propres préparations, mais ça, personne ne le remarque. Le jeune escroc enchaîne les ventes aux enchères où il refourgue ses faux millésimes rares à de riches collectionneurs. En 2006, deux ventes aux enchères sont organisées à six mois d'intervalle. Plus de 12 000 bouteilles, qui se voulaient toutes plus rares les unes que les autres, y sont mises en vente, la majorité étant des fausses. Ces deux ventes rapportent à Kurniawan et à son commissaire-priseur plus de 35 millions de dollars.
Il est connu que le milliardaire Bill Koch aurait acheté à Kurniawan 400 bouteilles présentées comme rarissimes pour 4 millions de dollars. Mais le nombre de victimes totales de ce charlatan reste inconnu et très certainement sous-estimé. "Quand vous êtes si riche, vous vous dites que vous avez perdu de l'argent, mais en même temps que vous pouvez continuer à vivre. Donc vous vous taisez et vous faites comme si de rien n'était", décrit Laurent Ponsot.
Kurniawan a échappé tout un temps à la justice. Jusqu'à ce que Laurent Ponsot découvre en 2008 cette arnaque élaborée et enquête sur ses méfaits : d'abord seul, puis en collaboration avec le FBI. Après des années d'enquêtes, en 2012, Kurniawan est arrêté et accusé de "fraude sur les valeurs mobilières" et de "contrefaçon". Sa maison en banlieue de Los Angeles est perquisitionnée. Maintenue à 15 °C, une température idéale pour conserver le vin, elle regorge de fausses étiquettes de Mouton Rothschild, Château Latour, Petrus…, de cire, de tampons de bouchons portant le nom de grands domaines, de bouteilles nues en attente d'être maquillées, mais également des recettes pour des contrefaçons convaincantes. Ainsi, pour confectionner une fausse bouteille de Château Mouton Rothschild 1945, il faut "utiliser une demi-bouteille de Pichon Longueville 1988, un quart de bordeaux oxydé et un quart de cabernet californien de Napa".
Un an plus tard, il est reconnu coupable et est condamné à 10 ans de prison, ainsi qu'à rembourser environ 28,4 millions de dollars à sept victimes et à payer une amende de 20 millions de dollars. À sa sortie de prison en 2022, Rudy Kurniawan est extradé en première classe, de l'aéroport de Dallas vers celui de Jakarta. Ce dernier n'a pas encore versé un centime des 3 millions de dollars de dommages et intérêts qu'il doit à sa principale victime. Aujourd'hui, Rudy Kurniawan n'a pas perdu la main. Il anime à Singapour des dîners d'un genre particulier, où sont servies des "copies des plus grands crus". Mais cette fois, dans la plus grande transparence.
