Audrey Hanard (présidente sortante de bpost) : "On ne veut plus de cadavres dans les placards ni que d'autres réapparaissent"
Audrey Hanard revient sur les crises qu'elle a dû gérer lors de son mandat à la présidence de l'entreprise postale. Selon elle, tout a été fait pour qu'il n'y ait plus de cadavres dans les placards.

- Publié le 17-05-2025 à 07h07

Ce mercredi 14 mai, Audrey Hanard a présidé pour la dernière fois l'assemblée annuelle de bpost, dont l'État belge est actionnaire à 51 % et dont le cours de Bourse a dégringolé ces dernières années. Elle est remplacée par Françoise Roels, l'ancienne secrétaire générale de Cofinimmo. On savait que celle qui est étiquetée PS ne serait pas reconduite par le gouvernement De Wever.
Son mandat de 4 ans ne fut pas un long fleuve tranquille. Cette consultante vivant à Londres est arrivée en 2021 alors que l'entreprise postale allait être au cœur de plusieurs scandales dont celui touchant aux soupçons de cartel pour la concession de journaux. Pendant ces mêmes années intenses professionnellement, elle a mis au monde deux petites filles…. "J'ai préparé mon audition au Parlement durant mon premier congé de maternité. Quand on est en commission parlementaire à tenter d'éteindre 10 incendies et qu'on doit aller tirer son lait aux toilettes pendant la pause, on se demande quand même ce qu'on fait là. Et j'avoue que j'ai eu deux trois moments surréalistes. Après, je ne me plains pas car j'ai eu la chance d'être hyper bien soutenue et encadrée", nous raconte-t-elle.
C'était la première fois, âgée d'à peine 35 ans, qu'elle entrait dans le conseil d'administration d'une entreprise cotée. Ce qui lui a valu les critiques de son manque d'expérience. Une remarque que celle qui a un diplôme de la Solvay Brussels School dit "comprendre" car elle est "en partie vraie". Mais si elle a accepté le poste, c'est parce qu'elle estimait avoir des cartes en main. "Je me suis dit que je n'allais pas être la présidente qui va amener toutes les réponses sur la table. En revanche, j'ai une expérience de business développée. J'ai quand même passé plusieurs années chez McKinsey. J'ai travaillé dans plein de secteurs différents, y compris les secteurs postal et logistique. J'ai une éducation bilingue (son père a été professeur de droit romain à l'université Saint-Louis, et elle a fait sa scolarité en néerlandais jusqu'à ses 18 ans, NdlR). Je comprends donc les différentes sensibilités ; ça joue aussi. Au plus dur de la crise, j'ai pu avoir le soutien du management, des administrateurs et même des syndicats. À aucun moment, ces personnes ont remis en question mon rôle, mon sens du professionnalisme, mon éthique", explique-t-elle.
"Quelques membres du personnel n'avaient pas des pratiques de notre temps, voire illégales. Il a fallu faire le tri."
Quels sont les moments les plus forts, les plus difficiles que vous retenez de vos 4 années à la présidence de bpost ?
Ce ne fut effectivement pas une promenade de santé. Mais je crois que cela a été un mandat utile. Je pars avec un sentiment de fierté. Le conseil d'administration a fait un travail d'assainissement. Quelques membres du personnel n'avaient pas des pratiques de notre temps, voire illégales. Il a fallu faire le tri. J'aime rappeler que ce fut une crise choisie et non pas subie. On a fait le choix de la transparence. On a résolu les problèmes et surtout on a tout fait pour éviter qu'une telle crise se reproduise.
L'entreprise est-elle totalement assainie ?
On ne peut pas le garantir à 100 %, mais je pense qu'on a vraiment fait tout ce qu'il fallait en bon père ou mère de famille. On a mis en place tout un processus de "risk management" et d'audit afin d'avoir des codes de conduite adéquats à tous les niveaux. Tous nos employés à travers le monde, à savoir environ 36 000 personnes, sont tenus de respecter ce code de conduite. On ne veut plus de cadavres dans les placards ni que d'autres réapparaissent.
N'y a-t-il plus de risque d'avoir des mauvaises surprises en termes de provisions ?
Le CA, évidemment accompagné par les équipes de "compliance", des auditeurs et des cabinets d'avocat, a fait un travail d'évaluation de manière honnête et juste par rapport à ce qu'on pense être dû dans le cadre des différents dossiers. On est dans une phase de négociation entre les deux parties, les SPF (services publics fédéraux) et bpost. On a pris des provisions de plus de 89 millions. Nous n'avons pas de raison de penser que le montant devrait être différent. J'ajouterais qu'on a mis un programme 'speak up' pour permettre à tout un chacun de tirer la sonnette d'alarme s'il a des soupçons de pratiques qui vont à l'encontre du code de conduite. Cela permet de faire remonter des choses.
Il y a donc encore des choses qui remontent ?
Comme dans toute entreprise ! D'ailleurs s'il n'y avait rien, ce serait inquiétant. Cela signifierait qu'on ne s'attaque pas aux problèmes. Je suis plutôt fière de dire que l'entreprise ne se voile pas la face. Ce programme de 'speak up' touche tous les sujets, y compris ceux de la place de la diversité et de l'inclusion dans l'entreprise.
"L'accusation est pour moi vide de sens."
Pendant la crise, on vous a accusé d'avoir une ligne directe avec le parti socialiste. Vous démentez ?
L'accusation est pour moi vide de sens. J'ai été proposée par le PS et nommée par le gouvernement sur base de cette proposition. A priori, il n'y a rien de secret. À ce titre, j'ai toujours été surprise des accusations qui n'étaient pas très claires pour moi. Ma personne de contact a toujours été Petra De Sutter (ex-ministre Groen des Entreprises publiques) avec qui j'ai eu une très bonne collaboration. Ensuite, j'interagissais avec d'autres partis selon les besoins. Sur le fond, au sein du CA, j'ai toujours eu le retour d'administrateurs que je gérais bpost de manière non partisane. Ceci dit, si vous demandez pourquoi le PS m'a présentée - je rappelle que je n'ai pas de carte de parti -, je réponds que j'ai un engagement politique, non pas au sens partisan du terme, mais au sens des valeurs que je défends telles que le dialogue social, l'équité, l'émancipation par le travail, ou la défense du climat et de l'environnement. Ce sont des valeurs qui me tiennent à cœur mais qui, en tant qu'ancienne de la Brussels Solvay School et de McKinsey, ne sont pas opposées à une certaine performance, efficacité, une qualité de service aux citoyens, de transformation, d'innovation.
Vous estimez donc que vous n'aviez aucun compte à rendre au PS ?
Je n'ai jamais rendu de compte au parti socialiste.
C'est quand même logique qu'on vous colle une étiquette PS…
Oui et non car au sein du CA de bpost, plein de gens sont nommés par des partis sans être étiquetés comme j'ai pu l'être. Je trouve d'ailleurs qu'il y a une évolution positive également chez Proximus (où Audrey Hanard est aussi administratrice, NdlR) où les personnes nommées par le gouvernement ne sont pas purement politiques. Elles ont une expérience pertinente pour l'entreprise. C'est pourquoi cette étiquette, et surtout l'accusation sous-jacente de biais dans ma manière de gérer qu'elle implique continue de me chiffonner. D'autant qu'on ne l'applique pas à d'autres.
C'est parti d'où ces accusations ?
Un ancien CEO de bpost (Dirk Tirez, NdlR) a avancé une version des faits selon laquelle il avait été licencié non pas parce qu'il y avait un fort soupçon de collusion à un cartel pour la distribution de journaux mais parce qu'il aurait voulu faire un plan social qui n'a pas pu être débattu au sein du CA du fait que le PS l'en empêchait. Une telle explication ne tient pas la route pour celui qui connaît comment fonctionne la gouvernance d'entreprise.
Où en est l'enquête du Parquet ?
L'enquête est toujours en cours. On attend aussi la décision de l'Autorité de la concurrence sur la concession presse. J'ai pleine confiance qu'une fois que la vérité de l'autorité judiciaire sortira sur le dossier de la concession presse, elle montrera que le CA a fait exactement ce qu'il fallait faire pour préserver l'intérêt de l'entreprise.
Le cours de Bourse, en forte baisse depuis 4 ans, ne plaide pas pour vous…
On a fait le choix de la transparence et de la transformation. Cela crée de l'incertitude, qui ne plaît pas au marché à court terme. Mais le travail accompli est positif à moyen terme. On a identifié les problèmes, on a perdu certains contrats avec l'État. D'autres contrats ont dû être réévalués. Notre bénéfice net est de 122 millions en 2024, ce qui est presque plus que le montant du chiffre d'affaires en Belgique perdu en un an. Par ailleurs, on est dans une phase de transformation qui nous pousse à développer les activités de croissance. Nous avons aussi fait l'acquisition de Staci.
Justement, l'achat de Staci continue à susciter le scepticisme en raison notamment du prix jugé trop élevé. Que répondez-vous ?
Personne n'a remis en question la valeur stratégique de cette acquisition. On veut basculer d'une bpost qui fait de la livraison de courrier à domicile vers un grand groupe logistique. Évidemment, le marché attend un peu de savoir ce qui va se passer. Mais ce n'est pas vrai qu'on a payé trop cher compte tenu de la valeur et les synergies qu'on est en train de dégager. Ne pas investir, c'est la mort de l'entreprise. Staci reste une excellente acquisition. Elle a d'ailleurs déjà contribué activement au résultat.
"Donald Trump a créé beaucoup d'incertitude et de perte de confiance dans l'économie américaine, mais aussi mondiale."
Quels sont les éléments qui expliquent la baisse du cours de Bourse pour lesquels vous estimez ne pas avoir de responsabilité ? Radial ?
J'ai hérité de la crise de la gouvernance avec la fin de la concession de distribution de journaux. J'ai aussi hérité de certains dossiers du passé. Oui, on est en train de remettre l'entreprise sur des rails, oui on est en train de toucher le fond. Car il faut aller au bout des choses pour pouvoir rebondir. Pour Radial US, il me paraît essentiel d'avoir aujourd'hui une entreprise numéro deux ou trois dans son segment aux États-Unis vu les enjeux géopolitiques. Si nos clients veulent stocker leur matériel en Europe ou aux États-Unis, on peut leur proposer ce service quelle que soit la géographie qu'ils préfèrent. Certains d'entre eux nous ont dit penser que les tarifs douaniers imposés par Donald Trump seraient temporaires, mais veulent les éviter tant qu'ils seront appliqués. La diversification géographique est un atout quoi qu'il arrive. Donald Trump a créé beaucoup d'incertitude et de perte de confiance dans l'économie américaine, mais aussi mondiale, et diversifier sa présence permet de créer de la flexibilité et de la résilience.
Des analyses ont-elles été faites ou demandées par bpost pour évaluer l'impact de la politique de Donald Trump ?
On a parlé des tarifs et des interrogations de nos clients. On est prêt à répondre à leurs demandes. L'autre sujet qui nous a intéressés est la diversité, l'inclusion. Proximus a reçu la lettre de Trump à ce sujet, pas bpost. Je pense que cela s'explique par le fait qu'on n'a quasi pas de contrat avec le gouvernement américain. Je fais des hypothèses car je ne suis pas dans la tête de Trump et j'en suis très contente ! Proximus a répondu de très bonne façon en rappelant les valeurs et les règles en vigueur en Belgique et en Europe en matière de non-discrimination et d'inclusion.
Ce serait bien d'avoir une position commune au niveau sectoriel, gouvernemental voire européen. J'espère qu'il y aura des initiatives collectives pour contrer les dérives de Trump.
J'en profite pour souligner que je suis très fière de pouvoir me dire que j'ai travaillé pour une entreprise qui relève les standards sociaux dans un secteur qui en a vraiment besoin quand on voit qu'on vire des gens par WhatsApp, qu'on engage des enfants dans certains centres de tris. Nos facteurs connaissent leur terrain. Je le vois avec l'expérience de mes beaux-parents qui habitent à la campagne. Bpost descend jusque chez eux alors que d'autres ne prennent pas cette peine.
"Un plan social coûterait une fortune à l'entreprise."
La longue grève de février n'est-elle pas un point noir dans votre bilan ?
C'est marrant, on me reprochait d'être trop PS et là on me reproche les grèves. Je regrette évidemment cette grève. Cela étant dit, on a pris l'engagement de tenter de mener à bien la transformation sans plan social. Cela nécessite de revoir certaines façons de travailler. Les discussions qui en découlent ne sont donc pas faciles. Bpost fait le choix de mener cette transformation avec son personnel plutôt que contre lui. Ce choix, il a du sens tant au niveau des valeurs que d'un point de vue économique. Un plan social coûterait une fortune à l'entreprise, mais potentiellement aussi à l'État qui est du reste notre actionnaire majoritaire. Si les objectifs du plan de transformation sont atteints, un plan social ne sera pas nécessaire.
Vous ne pensez donc pas, comme l'ancien CEO, qu'il y a entre 5 000 et 7 000 personnes en trop ?
Il est vrai qu'il y aura probablement moins de monde chez bpost dans le futur que maintenant. Mais, beaucoup de personnes sont proches de la retraite. On peut très bien gérer l'adaptation de la taille de notre personnel aux flux naturels. Je serais toujours défenderesse du droit à la grève, mais pour moi cela doit être un moyen d'ultime ressort. C'est ce que j'ai dit aux syndicats. Autant un plan social n'est bon pour personne, autant une grève ne l'est pas non plus.
"En toute honnêteté, j'étais tiraillée sur la question du salaire du CEO."
On a reproché au CA de bpost d'avoir accepté la prime d'engagement de 250 000 euros payée à Chris Peeters avant de commencer son mandat de CEO de bpost. Etait-ce vraiment indispensable ?
En toute honnêteté, j'étais tiraillée sur la question du salaire du CEO. Je ne suis pas en faveur de gros écarts salariaux. En plus de la question de savoir s'ils peuvent se justifier en termes de contribution à l'entreprise, il y a aussi celle des dérives auxquelles ils peuvent mener. Cela étant dit, en tant que présidente de bpost, j'ai toujours voulu mener mon mandat en mettant l'intérêt de l'entreprise au cœur de mes préoccupations. Dans ce cadre, bpost méritait un excellent CEO. À partir du moment où on avait trouvé un CEO, qui était expérimenté et à la tête d'une entreprise également complexe et avec un actionnariat en partie public, il était compliqué de ne pas aligner la rémunération. C'est ce qu'on a fait ni plus ni moins.
