Thierry Huet, CEO de Desobry: "Dire que si on ne va pas aux États-Unis, on ira ailleurs, c'est vite dit"
La biscuiterie de Tournai exporte 20 % de sa production au pays de Donald Trump où elle est présente à travers de grands retailers. Alors que "les marges alimentaires ne permettent pas de digérer les 15 % de droits de douane", la question est de savoir qui va digérer quoi.

- Publié le 04-08-2025 à 08h14
- Mis à jour le 04-08-2025 à 15h38

"On essaye de se remettre des infos de ce dimanche 27 juillet", résumait mardi dernier, en une phrase, Thierry Huet, le patron de la biscuiterie Desobry. L'entreprise implantée à Tournai, qui emploie 160 personnes environ et a réalisé l'an dernier un chiffre d'affaires de 40 millions (en statu quo), a la particularité d'exporter près de 90 % de sa production. Vingt pour cent de celle-ci prennent la direction des États-Unis. Un sacré morceau. Avec des droits de douane américains qui "sont passés en quelques mois de 0 à 15 %". En vigueur d'ici le 7 août.
Si on montait à 30 ou 50 %, c'était quasiment la disparition du business, il ne restait que des miettes."
"Depuis le mois d'avril, on passe par toutes les couleurs, déclare Thierry Huet. Le yo-yo génère de l'insécurité. On passe de 0 à 10 % ; on annonce 30 ; on monte même jusqu'à 50 et on termine à 15 %. Il est clair que si on montait à 30 ou 50 %, c'était quasiment la disparition du business, il ne restait que des miettes. Sans compter qu'il faut y rajouter la baisse du dollar, entre 12 et 13 %. Cela faisait plus de 25 ans de travail qui tombaient à zéro !"
Nous sommes présents aux Etats-Unis à travers les grands retailers américains et mondiaux qui, eux, ont une couverture nationale. Nous sommes vraiment partout."
La société Desobry est en effet présente aux États-Unis "de manière mineure" depuis 1995 mais y a accompli "un travail colossal à partir de 2000", année du rachat de l'entreprise par Thierry Huet. "Nous y sommes présents à travers les grands retailers américains et mondiaux qui, eux, ont une couverture nationale. Nous sommes vraiment partout."
"Une donnée fixe"
En pratique, au fur et à mesure des changements de cap de Washington, "je n'allais pas commencer à réunir les équipes et faire 17 plans en fonction des nouvelles successives, raconte Thierry Huet. J'attendais le 1er août car ce qui est important, c'est de réagir à partir d'une donnée fixe."
On attaque Ursulan von der Leyen, moi je dis qu'elle a trouvé le meilleur deal dans un ouragan."
À ceux qui "crient au scandale" en évoquant l'accord commercial intervenu le soir du 27 juillet entre les États-Unis et l'Union européenne, il répond : "Le scandale existe depuis 60 ans. Depuis 60 ans, l'Europe a laissé en pleine conscience sa défense aux mains des États-Unis. On a abandonné beaucoup de choses, et volontairement. Cela nous permettait de ne pas payer une politique de défense crédible. L'Europe est toujours divisée, on lui a donné relativement peu de pouvoir, il n'y a pas d'Europe politique." "On attaque Ursula von der Leyen, moi je dis qu'elle a trouvé le meilleur deal dans un ouragan. On va essayer de sauvegarder une partie de ce business", poursuit-il.
On vient de loin, on avait un risque énorme. Quelle était l'alternative?"
"Ne me faites pas dire que les droits de douane, j'en suis content ; c'est clairement une entrave au développement économique, analyse-t-il, mais on vient de loin, on avait un risque énorme. Quelle était l'alternative ? Se retrouver avec 30 ou 50 % de droits de douane ? Dans un délai aussi court ? Avec toute une série de secteurs à abandonner et des licenciements à la pelle ? Quand Madame von der Leyen arrive en représentant 27 États, avec un pouvoir limité face à quelqu'un qui a un pouvoir énorme, qui peut décider pour les États-Unis, le jeu est compliqué. Elle a sans doute essayé de sauver le maximum, en ayant probablement en tête la vue allemande (le secteur automobile à défendre, NdlR) que je trouve la meilleure."
Des accords "dans les 72 heures"
La semaine dernière, chez Desobry, la situation a été analysée "client par client, retailer par retailer". "Chacun d'eux a été recontacté pour renégocier." L'objectif était d'arriver à des accords "dans les 72 heures". Alors que "les marges alimentaires ne permettent pas de digérer les 15 %", la question était : "Qui prend en charge ces 15 % ? Qui digère quoi ?" Avec trois options sur la table : "Soit les retailers prennent en charge les 15 % et haussent les prix d'autant aux États-Unis, avec le risque qu'ils réduisent les volumes achetés et donc une perte de business à la clé ; soit on partage, et prendre 7,5 %, cela fait mal ; soit le client ne prend rien et nous décidons alors d'arrêter la collaboration". "C'est le premier scénario que je tente de défendre, bien sûr", dit-il.
Délocaliser aux Etats-Unis, pour le moment, ce n'est pas envisagé et, honnêtement, ce n'est pas envisageable."
Et Thierry Huet de faire remarquer : "Au niveau alimentaire, tout le monde n'est pas égal face à cette situation. Les multinationales alimentaires ont des unités de production partout dans le monde. À la limite, je vais peut-être un peu loin mais c'est mon interprétation, elles sont même très heureuses car elles peuvent produire aux États-Unis alors que leurs concurrents prennent 15 %". Pas question cependant pour Desobry de délocaliser la production aux États-Unis : "Cela mobiliserait trop de capitaux et nous empêcherait de réaliser d'autres projets sur d'autres marchés. Pour le moment, ce n'est pas envisagé et, honnêtement, ce n'est pas envisageable".
J'irais demain en Inde, je vendrais 5% de ce que je vends sur le marché américain."
Une PME "vachement secouée"
Le patron de la biscuiterie rappelle aussi "qu'il est plus facile de faire du business avec les États-Unis, plus ouverts à nos produits, qu'avec l'Europe où l'on reste, en matière alimentaire, très nationaliste ou régionaliste. Que la notion d'exportation est très différente entre des pays comme la France ou l'Allemagne qui ont un marché intérieur de 60 ou 80 millions d'habitants et la Belgique avec un Belge qui, lui, doit exporter. Que construire un business à l'étranger, construire des réseaux demande 10 à 15 ans de travail minimum". "Alors dire que si on ne va pas aux États-Unis, on ira ailleurs, c'est vite dit, souligne-t-il. En outre, il faut aussi aller dans un pays avec une capacité d'acheter, de consommer et donc un niveau de vie élevé. J'irais demain en Inde, je vendrais 5 % de ce que je vends sur le marché américain."
J'espérais que cette année serait un peu plus calme, elle ne l'est pas…"
"Nous restons une PME, conclut Thierry Huet et nous sommes vachement secoués depuis 5-6 ans avec le Covid, la hausse des prix de l'énergie, des matières premières et des salaires. J'espérais que cette année serait un peu plus calme, elle ne l'est pas… Sachant que si en 2025, nous sommes encore protégés de l'effet dollar par des accords conclus en début d'année, en 2026, il faudra ajouter aux droits de douane l'impact dollar. "
Ces entreprises belges face à Trump
La Libre Eco poursuit ce lundi sa série estivale qui part à la rencontre de responsables économiques belges confrontés aux droits de douane imposés par le président américain Donald Trump. Pour rappel, un accord est intervenu le 27 juillet pour appliquer 15 % de taxes sur la grande majorité des produits européens qui entreront dès ce 7 août sur le sol américain. Avec quel impact sur nos entreprises ?
