La question "super sensible", les "carpettes face à Trump" et la chute en Bourse : une AG exceptionnelle pour Syensqo en plein cœur de Bruxelles
Le groupe de chimie belge Syensqo a répondu sans détour aux questions qui fâchent (dont celles sur le salaire de l'ex-CEO Ilham Kadri) , mardi, lors de l'assemblée générale des actionnaires. Le mot d'ordre ? "On tire un trait" sur le passé et on écrit l'avenir.

- Publié le 05-05-2026 à 17h01
- Mis à jour le 11-05-2026 à 04h41

Bruxelles, en plein centre-ville, l'assemblée générale des actionnaires de Syensqo, un moment très attendu cette année, se déroule au "Square", ce carré de verre à deux pas de la gare Centrale. Un site redécoré aux couleurs de Syensqo et avec de nombreux agents de sécurité. "On ne sait jamais, avec certains militants", entend-on.
"J'ai bien l'intention de poser les questions qui fâchent. Mais pas forcément celles que tout le monde attend", lâche un actionnaire que l'on croise avant d'entrer dans les lieux. Il faut dire que la question que tout le monde se pose, c'est "est-ce que la rémunération de l'ex-CEO Ilham Kadri était une erreur ?".
Les actionnaires ont quelques autres questions en magasin. Quid de la gouvernance, du cours de Bourse qui s'est effondré de 40 % depuis la scission avec Solvay, des droits de douane américains "illégaux", de l'exposition de l'entreprise au Moyen-Orient ?
"Le conseil d'administration actuel de Syensqo ne soutiendrait jamais une rémunération telle que celle du Dr Kadri."
La nouvelle présidente, Heike van de Kerkhof, a d'ailleurs eu le mérite de mettre le sujet sensible directement sur la table et répondre à toutes les questions qui en ont découlé, sans détour. En résumé, les 40,4 millions d'euros accordés à Ilham Kadri pour sa dernière année comme CEO, en 2025, appartiennent au passé. "Je sais que ce sujet a suscité de vives émotions, y compris chez les actionnaires", a-t-elle reconnu. Avant de tracer une ligne nette : "Le conseil d'administration actuel de Syensqo ne soutiendrait jamais une rémunération telle que celle du Dr Kadri." Précisons qu'Ilham Kadri, qui est restée conseillère jusqu'au 31 mars 2026, n'était pas présente à l'assemblée générale, qui s'est terminée en début d'après-midi.

La présidente a toutefois rappelé que ces engagements ne relevaient pas, selon elle, de la nouvelle gouvernance. Ils reflétaient des décisions prises par "la société qui précédait" (Solvay, avant la scission de 2023), il y a "plus de six ans". "Nous avons hérité de cela et nous étions tenus de les respecter contractuellement", a-t-elle expliqué.
"Peut-on lui réclamer quelque chose ?"
Le sujet est revenu avec insistance lors des questions des actionnaires. L'un d'eux a demandé s'il était possible de récupérer une partie des montants versés. Réponse de la présidente : les clauses de malus ne peuvent être activées qu'en cas de fraude ou de malversation. "Ce qui n'est pas applicable ici", a-t-elle indiqué.
Un autre actionnaire s'est montré beaucoup plus frontal, dénonçant une rémunération "trop élevée" au regard de résultats jugés "désastreux", et y voyant le signe d'un conseil d'administration, présidé alors par Nicolas Boël, "très faible".
Heike van de Kerkhof a défendu l'origine du package, en rappelant qu'en 2019, Solvay avait voulu attirer "un haut profil des États-Unis" disposant d'une forte expérience. Elle a aussi souligné que d'autres éléments avaient été ajoutés en 2023, sur la base de la séparation réussie de Solvay et Syensqo. Selon elle, l'opération avait permis d'éviter des paiements fiscaux potentiels de l'ordre de 400 millions d'euros, voire davantage, et un impact important sur les clients. "Jamais une scission ne s'est si bien déroulée", a-t-elle ajouté.
"C'est un nouveau départ ciblé, pour affûter et renforcer notre gouvernance."
Lors du vote, les actionnaires ont validé à 62,32 % le rapport de rémunération de l'année 2025. Solvac, le holding familial qui détient une grande partie de Solvay et Syensqo, a préféré avaler la pilule et passer à autre chose.
Éviter tout nouveau dérapage
"Nous tirons un trait définitif sur le passé", a insisté Heike van de Kerkhof. La présidente a indiqué que la transparence sur la rémunération avait été renforcée cette année. Une nouvelle politique complète de rémunération pour le conseil d'administration et la direction sera proposée en 2027. Elle devra être "alignée de manière appropriée" avec le marché et avec la taille de Syensqo.
Ce nouveau départ passe par une refonte de la gouvernance, l'arrivée de Mike Radossich comme CEO et le renouvellement du conseil. Quatre nouveaux administrateurs sont proposés aux actionnaires : Cynthia Arnold, Augusto Di Donfrancesco, Miguel Mantas et Tine Snels. L'objectif affiché est de renforcer la capacité du conseil à "remettre en question de façon constructive" les choix de la direction afin de créer de la valeur, et "rétablir la confiance."

"Notre intention est très claire : nous ne voulons pas changer pour changer. C'est un nouveau départ ciblé, pour affûter et renforcer notre gouvernance", a résumé Heike van de Kerkhof.
Le nouveau CEO hausse (calmement) le ton
Mike Radossich, lui, a assumé un diagnostic sans détour, en haussant calmement le ton. "Nos performances ne sont pas assez à la hauteur", a-t-il déclaré. Sa responsabilité, dit-il, est de transformer le mandat reçu en "actions, décisions et résultats mesurables".
Le nouveau CEO a expliqué avoir entendu, en interne, une demande claire des équipes : moins de complexité, des décisions plus rapides et plus lisibles. Il a fixé quatre priorités : renforcer la position de leader de Syensqo dans les polymères de spécialité, améliorer l'exécution, installer une culture de haute performance et mieux tirer parti de la performance financière du groupe. Quitte à ralentir, voire revendre certaines activités.
Le premier chantier est jugé particulièrement stratégique. Les polymères de spécialité constituent l'activité la plus importante de Syensqo, "mais ils n'ont pas généré la croissance que la position du groupe aurait dû permettre". C'est donc le domaine "où nous fixons la barre plus haut", a indiqué Mike Radossich.
Cours de Bourse, dividende et rachat d'actions
Les actionnaires ont aussi interpellé la direction sur le cours de Bourse, jugé décevant. Heike van de Kerkhof a reconnu que la performance boursière n'était pas satisfaisante. Selon elle, la valorisation actuelle reflète à la fois la pression du marché et une perte de confiance par rapport à des attentes fixées dans un contexte macroéconomique difficile.
La présidente a rappelé que Syensqo avait accru de 22 % le rendement aux actionnaires en 2025, pour un total de 224 millions d'euros. Le conseil a, par ailleurs, proposé un dividende de 1,62 euro par action en 2025. Le groupe a également évoqué son programme de rachat d'actions de 300 millions d'euros.

Trump et la "dérive monarchisante"
Un actionnaire volubile en a profité pour lancer une question piquante : que va faire Syensqo face à Donald Trump, la "dérive monarchisante des États-Unis". L'actionnaire a demandé si Syensqo avait payé beaucoup de droits de douane liés à ce qu'il a qualifié d'"extorsion illégale" et si le groupe comptait les récupérer. Il saluait les juges de la Cour Suprême américaine qui "ont décidé de ne pas jouer les carpettes" face au président américain.
"Nous continuerons de demander ces remboursements liés aux droits de douanes."
Christopher Davis, le Chief Financial Officer, a répondu que Syensqo avait géré cet épisode grâce à son empreinte industrielle diversifiée, avec l'objectif de limiter l'impact, de ne pas tout répercuter sur les prix facturés aux clients et de protéger la génération de trésorerie. Sur d'éventuels remboursements, Syensqo affirme agir au cas par cas. Une demande de remboursement a déjà été introduite pour une première phase. "Nous continuerons de demander ces remboursements", a indiqué la direction.

Dans ce contexte, la direction a aussi été interrogée sur une éventuelle double cotation aux États-Unis. Syensqo y a réfléchi mais aucune décision finale n'a été prise. L'Amérique représente environ 40 % du chiffre d'affaires du groupe, dont 30 % aux États-Unis. Mais la présidente a insisté : la double cotation n'est pas considérée comme la seule voie pour dégager de la valeur. La priorité reste la croissance opérationnelle de l'entreprise.
Moyen-Orient, pétrole et gaz, métaux critiques
L'exposition au Moyen-Orient a également été abordée. La direction a souligné que la sécurité des employés restait prioritaire. Syensqo y compte peu de collaborateurs mais affirme qu'ils sont en sécurité. Le conflit a entraîné une hausse des coûts et l'environnement reste jugé incertain et instable. L'exposition directe du groupe est toutefois limitée, assure la direction.
Un actionnaire est aussi revenu sur la vente de l'activité pétrole et gaz, qu'il a qualifiée d'"horreur écologique", notamment en lien avec la fracturation et le gaz de schiste. La direction a confirmé que cette sortie s'inscrivait dans le recentrage du portefeuille.
Syensqo veut désormais mettre en avant des marchés jugés porteurs : l'aérospatial (Boeing est un important client, mais d'autres pourraient suivre), l'automobile, les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle, mais aussi l'extraction minière.
La présidente a notamment insisté sur les solutions chimiques du groupe permettant d'améliorer la récupération de métaux critiques comme le cuivre, le nickel ou les terres rares.
"Je suis fermement convaincue que les actifs et les talents de Syensqo peuvent soutenir une valeur à long terme bien plus significative qu'aujourd'hui", a déclaré la présidente.