Les médecins étrangers, indispensables au système de santé rural allemand : "Aux urgences, il y a très peu d'Allemands qui travaillent la nuit."
Dans le Brandebourg au nord de Berlin, les autorités de santé ont du mal à recruter des médecins qualifiés. À Perleberg, 12.000 habitants, on mise donc tout sur les médecins étrangers, parfois encore en formation, pour combler ce désert médical – et ce dans une région où près de 40 % des électeurs se sont tournés vers l'extrême droite aux législatives. Un équilibre précaire.
- Publié le 23-04-2025 à 15h14

Le soleil tape en ce jeudi d'avril sur l'hôpital de Perleberg. Dans les salles d'attente, il fait chaud malgré les persiennes qui tentent de calfeutrer de grandes fenêtres. Mais pour Tom, patient régulier de cette clinique, pas question de se plaindre. C'est un miracle qu'une petite ville comme Perleberg ait un hôpital. "La question est de savoir combien de temps cette clinique existera encore. Car les autres hôpitaux sont à 30-40 kilomètres d'ici", commente-t-il.
Un hôpital inclusif
Avec ses quelque 1 200 employés, cet établissement de santé situé à mi-chemin entre Berlin et Hambourg est l'un des plus gros employeurs de la région. Avec un parti pris : l'inclusion. On y parle 25 langues. Un service en particulier, celui de chirurgie, mise tout sur les médecins étrangers. Car ici, difficile d'attirer les professionnels de santé. Le docteur Stefan Lenz, médecin-chef, a donc hérité de la lourde tâche de créer ce service il y a quatre ans. Aujourd'hui, sur les huit chirurgiens qui travaillent à ses côtés, seuls deux ont obtenu leur diplôme en Allemagne. Les autres sont russes, syriens, bulgares, argentins ou encore ukrainiens. "Officiellement, ils n'ont pas encore l'autorisation d'exercer en Allemagne. Mais il s'agit bien sûr de collègues qui ont déjà exercé la médecine dans leur pays d'origine. Ils sont très bien formés, et doivent maintenant réussir l'examen pour obtenir leur autorisation d'exercer ici."
Dans ces circonstances, le docteur Lenz, avec la direction de l'hôpital, a décidé de leur donner une chance : ils peuvent travailler à Perleberg et terminer leur procédure de reconnaissance en parallèle. "Dans d'autres Länder près de Cologne, personne ne pourrait travailler sans autorisation. […] Notre région est donc intéressante pour ces jeunes collègues qui peuvent gagner de l'argent pour leur famille et se préparer à l'examen en même temps." Une formule qui n'est possible que dans certains Länder, où la densité de médecins est faible.
Des patients pas toujours compréhensifs
Sur le papier, c'est donc gagnant-gagnant : pour les médecins qui peuvent exercer tout en étudiant, et pour les patients qui ont des médecins qualifiés. Pourtant, le vivre-ensemble n'est pas toujours évident.
Juliane Wandzik a 29 ans. Cette chirurgienne originaire d'Argentine est arrivée en Allemagne il y a quatre ans. "J'ai grandi dans la ville de Rosario, qui a plus d'un million d'habitants". C'est donc peu dire que le choc a été grand à son arrivée à Perleberg. Pourtant, la jeune docteure s'est rapidement fait des amis et est très satisfaite de sa vie ici. "C'est vrai que les collègues sont plus… rigides ici. En Argentine, tu rentres dans une pièce et tout le monde te fait tout de suite confiance. Ici… il faut gagner la confiance." Le plus difficile, cependant, reste la confrontation avec certains patients. "Lorsqu'ils entendent mon accent, ils sont tout de suite moins aimables, je le remarque souvent. […] Il y a un an, un patient a demandé à être soigné par un médecin allemand. Mais aux urgences, il y a très peu d'Allemands qui travaillent la nuit."
Un constat partagé par les patients, comme Tom. "Il y a de gros problèmes de communication, tant du côté des patients que du côté des médecins. Cela conduit à de la confusion ou à l'utilisation de méthodes de traitement différentes de celles qui devraient être appliquées." Mais il relativise pour sa part : "Trouver un médecin de langue maternelle allemande, cela peut être long. Donc, respect aux gens qui travaillent ici."
"C'était mieux avant"
D'autres habitants de Perleberg sont moins tendres avec ces médecins venus d'ailleurs. Gerlinde a 84 ans et a toujours vécu dans la région. "Selon moi, il y a assez d'Allemands. Avant, j'aimais bien aller à l'hôpital, mais plus maintenant. Je n'aime pas ce qui se passe là-bas. Avant, chez nous, c'était mieux en Allemagne." Un discours repris par la branche locale de l'AfD. Le parti d'extrême droite a obtenu 39,8 % des voix aux dernières élections législatives à Perleberg, et est devenu le premier parti de la ville. Sa section locale a même une antenne avec pignon sur rue en plein centre-ville. On y est accueilli par Jean-René Adam, son dirigeant. Au mur, une grande affiche crève les yeux, "Amour de la patrie". "Je ne comprends pas pourquoi on n'arrive pas à recruter d'Allemands ici", entame Jean-René Adam, en sirotant son soda. "Nous sommes le district le plus âgé du Brandebourg. Il y a suffisamment de travail pour les médecins." Mais quand on l'interroge sur sa propre expérience avec cet hôpital, il est positif : "J'ai été très bien traité. J'ai eu affaire à un médecin russe, et ce qu'il ne savait pas dire en allemand, je le savais en russe, donc ce n'était pas un problème !", sourit-il.
Retour à la clinique. Stefan Lenz, le médecin-chef, tente de s'emparer de ce sujet comme il le peut. "Je comprends tout à fait que si un médecin dont la femme porte le voile doit faire un choix, il ne se portera pas sur le Brandebourg, une région où les positions d'extrême droite sont fortement représentées. Il aura plutôt tendance à aller dans une grande ville où se trouve sa communauté." En tant que manager, il fait néanmoins tout pour protéger ses employés. Lors de la campagne pour les législatives de février dernier, il avait ainsi lancé un appel à voter pour des partis "démocratiques" – contre l'extrême droite, donc. "Le but ce n'est pas de faire changer d'avis qui que ce soit. Mais ce qui naît chez mes collaborateurs, c'est l'assurance que nous sommes derrière eux, que nous les protégeons."
Malgré ce contexte difficile, Juliane Wandzik voit son avenir à Perleberg. "Mes proches trouvent cela un peu étrange que je vive ici, mais ils savent aussi que je m'y sens bien. Je continue d'apprendre énormément, et c'est cela qui m'importe le plus."