En France, là où les bars-tabacs ferment, l'extrême droite progresse : "Ces établissements constituent souvent le dernier lieu de sociabilité"
Une étude inédite met en évidence le fait que la disparition des bars-tabacs en France semble alimenter durablement la progression du vote en faveur de l'extrême droite, en particulier dans les communes rurales.
- Publié le 04-02-2026 à 13h08

Les cafés et bistrots disparaissent peu à peu du paysage des villes et des villages français. Alors que la France comptait environ 200 000 troquets en 1960, il en reste aujourd'hui moins de 38 800.
Ce phénomène existe partout ailleurs en Europe. La politiste Diane Bonet s'y est intéressée quand elle était chercheuse au King's College de Londres. Elle a publié en 2021 une étude intitulée Drinking alone consacrée à la fermeture de ces lieux publics et à son impact sur le vote en faveur de l'extrême droite. Elle a montré qu'une disparition supplémentaire de pub dans un quartier augmentait de 4,3 points de pourcentage la probabilité qu'un habitant de ce quartier soutienne le parti Ukip de Nigel Farage.
Hugo Subtil, chercheur postdoctoral au Département de science politique de l'Université de Zurich, s'est inspiré de ce travail pour mener une étude similaire, et inédite pour la France. Elle s'appuie sur l'analyse de 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, combinée aux résultats des élections législatives et présidentielles sur 25 ans.
Quand il n'y a plus de lieu pour se parler, la politique devient un face-à-face entre l'individu isolé et les grands récits médiatiques.
Ses conclusions, publiées dans une note par le Centre pour la recherche économique et ses applications (Cepremap), sont similaires à celles de l'étude sur les pubs britanniques. "Les résultats montrent que la fermeture des bars-tabacs contribue à la progression du vote d'extrême droite, dans un contexte de transformations plus larges des conditions d'existence locale, indépendamment de l'immigration, du chômage ou d'autres indicateurs économiques", explique Hugo Subtil.
L'impact de la fermeture des bars-tabacs sur le vote en faveur du Rassemblement national (RN) a même pu être mesuré. Il n'est pas immédiat, mais il croît ensuite durablement : + 1,28 point de pourcentage après 20 ans pour les législatives, et + 1,38 pour les présidentielles. "Les effets sont même trois fois plus forts dans les communes rurales où ces établissements constituent souvent le dernier lieu de sociabilité", ajoute le chercheur.
Captation grâce à un récit sur le déclin
Pour expliquer le mécanisme, le chercheur souligne tout d'abord que les bars-tabacs sont des lieux de sociabilité où les citoyens peuvent discuter et confronter leurs idées. Et quand ils disparaissent, cela participe un peu plus à l'érosion du lien social sur un territoire qui a pu voir d'autres commerces et des services publics disparaître. Cet ensemble peut nourrir un sentiment de relégation, de déclassement ou d'abandon.
"Si on est seul à faire face à de l'information, seul à regarder une chaîne d'information en continu, seul à scroller sur les réseaux sociaux devant votre téléphone, sans prendre du recul avec d'autres, sans verbaliser, cela ne va pas avoir les mêmes effets que si on y fait face collectivement dans un café ou autre lieu de sociabilité. Cela a été déjà prouvé, souligne encore notre interlocuteur. Quand il n'y a plus de lieu pour se parler, la politique devient un face-à-face entre l'individu isolé et les grands récits médiatiques. Et dans ce face-à-face, les discours qui offrent des réponses simples et une interprétation symbolique cohérente des transformations locales disposent d'un avantage structurel."
Le RN est le parti qui a le mieux su capter politiquement cet effritement social, en proposant un récit axé sur le déclin "qui finit par trouver son expression électorale". Hugo Subtil a d'ailleurs analysé les interventions parlementaires entre 2007 et 2024 portant sur les bars-tabacs et il relève que "le RN utilise 2,7 fois plus de termes relevant du cadrage symbolique, parlant de 'France oubliée' ou d''abandon territorial', que du registre technique emprunté par les autres partis."
Et quand des bars s'ouvrent ?
Hugo Subtil souligne enfin que la courbe peut s'inverser si des bars-tabacs s'ouvrent. Il l'a constaté dans son analyse des données existantes. "Les résultats révèlent un effet miroir des fermetures, pointe le chercheur. L'érosion du lien social n'est pas irréversible : des politiques publiques ciblées sur la préservation ou la recréation de lieux de sociabilité peuvent infléchir durablement les trajectoires électorales."
Une conclusion qui pourrait inspirer les politiques combattant l'extrême droite, alors que plusieurs échéances électorales approchent à grands pas en France : les municipales en mars prochain, puis les présidentielle et législatives au printemps 2027.