Le premier ministre marocain dans le viseur des jeunes manifestants
Aziz Akhannouch concentre sur lui la colère des manifestants de la GenZ depuis deux semaines. Pourtant, il est peu probable qu'il doive quitter la tête du gouvernement.
- Publié le 09-10-2025 à 14h34
- Mis à jour le 09-10-2025 à 15h31

"Nous tenons à vous informer que le mouvement de protestation sera temporairement interrompu jusqu'à jeudi […] afin de réorganiser et de planifier un plus grand événement, jeudi, avant la réunion du Parlement et le discours royal de vendredi", a annoncé le mouvement Genz212, via les réseaux sociaux, mardi 8 octobre. Depuis le 27 septembre, le Maroc connaît une nouvelle série de manifestations. Elles réclament la fin de la corruption, la réforme des services publics d'éducation et santé et la démission du gouvernement d'Aziz Akhannouch. Pour eux, le chef du gouvernement "personnalise l'échec des politiques publiques", estime David Goeury, géographe, chercheur à la Sorbonne et spécialiste de la politique marocaine.
"Il faut avoir en tête que le point de départ de ces manifestations se situe à Agadir, le fief politique d'Aziz Akhannouch qui est également président de la commune d'Agadir et président de la région Souss Massa", explique David Goeury. Une série de décès à l'hôpital public local a provoqué une telle colère dans la population que le ministre de la Santé lui-même, un proche d'Aziz Akhannouch, a été dépêché, le 16 septembre, sur place pour annoncer une série de mesures drastiques. Le chef de gouvernement est donc d'autant plus ciblé par les manifestants qu'il est tenu responsable de la situation aux niveaux local, épicentre de la contestation, et national.
Cible de la "vindicte populaire"
Au-delà de ses responsabilités politiques, Aziz Akhannouch, actionnaire majoritaire d'Akwa Group, est le troisième homme le plus riche du Maroc selon le cassement Forbes 2025, avec une fortune estimée à 1,6 milliard de dollars (1,4 milliard d'euros). Il est également connu pour être proche du Roi. En 2016, il le recevait chez lui pour la rupture du jeûne pendant le ramadan. "Mohammed VI l'a maintenu au poste de ministre de l'Agriculture de 2007 à 2021, en dépit de tous les changements de majorités", rappelle aussi Thierry Desrues, chercheur au sein du Conseil supérieur des recherches scientifiques à l'Institut d'études sociales avancées de Cordoue, en Espagne, et spécialiste du Maghreb. Pour tous, il y a un confit d'intérêt évident entre sa mission politique et ses intérêts personnels.
"Il concentre sur lui toute la vindicte populaire", résume Thierry Desrues. En 2018, le distributeur de carburant Afriquia, filiale d'Akwa Group, a ainsi été ciblé, avec plusieurs autres entreprises, par un appel au boycott lancé sur les réseaux sociaux pour dénoncer la hausse des prix. De fait, en 2022, le Conseil de la concurrence a condamné Afriquia, conjointement avec huit autres sociétés de distribution d'hydrocarbures, à 1,89 milliards de dirhams (180 millions d'euros) d'amende pour entente sur les prix. "Nous appelons tous les Marocains libres à boycotter les produits des entreprises Aziz Akhannouch, le symbole du monopole et du mariage de l'argent avec le pouvoir !" a, de nouveau, publié GenZ 212, le 6 octobre, sur les réseaux sociaux.
La tête du Premier ministre
Face à l'ampleur et à la violence des premières manifestations, Aziz Akhannouch, s'est exprimé rapidement, dès le 2 octobre, lors du conseil de gouvernement, mais de façon extrêmement laconique déplorant les violences, félicitant les forces de l'ordre, assurant de son écoute et appelant au dialogue. En fait, "depuis qu'il est en poste, Aziz Akhannouch s'est montré totalement sourd aux critiques", souligne David Goeury. En octobre 2024, il a par exemple coupé le micro d'une jeune élue d'opposition pendant un conseil communal à Agadir. Alors que Raja Massou soulignait le manque d'emplois et d'accès à l'éducation, le chef de gouvernement l'a interrompue ainsi : "Pour la politique, on sait la faire entre seniors et on sait comment se disputer entre nous".
Faut-il, dès lors, penser que les manifestations auront la tête d'Aziz Akhannouch ? Lors des manifestations du 20 février 2011, au Maroc, dans le contexte les révolutions arabes, une révision constitutionnelle avait été décidée par le Roi et les élections parlementaires avaient été précipitées mais le gouvernement en place était resté actif jusqu'au bout. "Depuis la révision de la constitution en 2011 : le Roi ne peut plus limoger un Premier ministre, seul le Parlement le peut. Par contre, Aziz Akhannouch peut démissionner, avec l'autorisation du Roi. Ce serait une première, cependant. Au Maroc, on ne démissionne pas, c'est le Roi qui vous démet", rappelle Thierry Desrues.
Tentative de désamorcer la contestation
"Aujourd'hui, nous sommes dans une position de responsabilité et nous l'assumerons pleinement jusqu'au bout. Nous sommes un pays d'institutions, et celui qui révoque le gouvernement est bien connu. Tant que nous serons en responsabilité, nous l'assumerons jusqu'à notre dernier souffle", a affirmé Ryad Mezzour, ministre de l'Industrie et du Commerce, en réponse à la GenZ marocaine. Dans ce contexte, le discours du Roi prévu vendredi, comme chaque année pour la rentrée parlementaire, est très attendu. Il donnera le ton.
Pour l'heure, si les premières manifestations, interdites par le ministère de l'Intérieur, ont donné lieu à des scènes de violences – trois manifestants ont été tués – elles se déroulent depuis le milieu de la semaine dernière pacifiquement. Les forces de l'ordre les encadrent sans les réprimer. "Depuis samedi, je ne suis pas sorti du tribunal !, lance Hakim Sikouk, président de l'Association marocaine des droits de l'homme, car des jeunes sont massivement poursuivis pour jets de projectiles sur les forces d'ordre lors des manifestations de la première semaine d'octobre, mais "depuis jeudi dernier, tous les médias, comme un seul bloc, saluent le récent pacifisme des manifestants. Les partis politiques annoncent être prêts à recevoir dans leurs bureaux les jeunes manifestants pour les écouter. Cela donne l'impression d'une tentative de récupération générale", s'étonne le militant; comme une tentative de désamorcer et d'annuler la contestation. Un jeu auquel semblent se prêter les organisateurs du mouvement Genz 212 : ils annoncent avoir d'ores et déjà rencontré Mohamed Tahal Lahlou, économiste spécialisé en finance islamique, et Omar Belhafrej, figure de la gauche marocaine d'opposition.