"La récente intervention de Barack Obama est à double tranchant"
Pour Tristan Cabello, historien spécialiste des Etats-Unis, une bascule semble naître dans l'opinion publique après les morts de Renee Good et Alex Pretti à Minneapolis. Il analyse la position ambiguë des élus démocrates depuis le second mandat du président.
- Publié le 28-01-2026 à 10h08
- Mis à jour le 28-01-2026 à 10h29

Pour Tristan Cabello, historien spécialiste des Etats-Unis et professeur à l'université Johns-Hopkins à Baltimore (Maryland), les Etats-Unis ne sont pas à l'abri d'un risque de guerre civile, et les derniers jours à Minneapolis ont entraîné une prise de conscience de l'opinion publique, des universitaires et surtout des démocrates qui pourraient reprendre la parole pour tenter de contrer la dérive autoritaire de l'administration Trump.
Le journal de Minneapolis titrait ce lundi "En terrain inconnu". Barack Obama exhorte les Américains à "un sursaut". Assiste-t-on à un moment de bascule aux Etats-Unis ?
On a l'impression d'avoir vécu beaucoup de moments de bascule depuis l'arrivée de Donald Trump, mais celui-ci est peut-être le plus extraordinaire. Les prises de position de Bill Clinton et de Barack Obama le sont, dans un pays où les anciens présidents ne critiquent pas le président en place. Au-delà de ça, beaucoup d'Américains semblent s'être réveillés ce week-end. Autour de moi, des amis, des universitaires, des activistes, qui étaient relativement muets depuis le retour au pouvoir de Trump, parce que cela devient très dur de s'exprimer aux Etats-Unis, reprennent la parole. Ce basculement s'explique par le sentiment que le pays se trouve au bord de l'affrontement, au bord de la guerre civile. Les travaux de Claire Finkelstein, qui dit qu'une situation comme celle de Minneapolis peut constituer le déclencheur d'une guerre civile, ont ressurgi. Tout cela contribue à cette atmosphère de basculement, ressentie par toute la population.

Les violences policières ne sont malheureusement pas nouvelles aux Etats-Unis. En quoi les morts de Renee Good et d'Alex Pretti sont-elles différentes ?
Pour une raison simple : cette fois, on a affaire à madame et monsieur Tout-le-Monde, c'est-à-dire des Américains nés aux Etats-Unis, blancs, qui n'exerçaient que leur droit constitutionnel de manifester et de filmer les forces de l'ordre. Ils étaient tout à fait en règle avec la loi. Alex Pretti avait certes une arme mais il disposait d'un permis. Ces gens totalement normaux participaient, de manière très américaine, à une manifestation non violente. C'est cela qui choque l'Amérique, car ce sont des gens à qui tout le monde peut s'identifier. L'autre raison de la colère, c'est que cette police migratoire est censée être là pour réguler l'immigration et renvoyer dans leur pays des gens qui ont reçu un ordre d'expulsion. Or, on voit bien que ce n'est pas du tout ce qu'ils font. Ils sont là pour terroriser des communautés et la population, y compris les citoyens américains.
Vous parlez de Renee Good et d'Alex Pretti comme d'Américains "moyens". L'administration Trump les présente comme des "terroristes intérieurs", des "assassins" en puissance. Qu'est-ce que cela dit de l'état d'esprit du pouvoir trumpien ?
Les explications de l'administration Trump ne sont pas du tout destinées à être crues. Tout le monde voit bien qu'ils mentent, que ce soit les journalistes ou les citoyens. Le but est d'instaurer une impunité complète pour les agents de l'ICE, et peut-être par extension pour tout le clan trumpiste. Cette rhétorique dit clairement aux agents de l'ICE : même s'il y a des bavures, le gouvernement fédéral vous protégera toujours. Cette stratégie n'est pas nouvelle, elle a été utilisée contre les étudiants qui manifestaient en soutien à Gaza sur les campus américains.
La réaction de la Maison Blanche ne risque-t-elle pas de nourrir l'escalade et d'alimenter le chaos ? Est-ce le but recherché ?
Oui. Cette administration recherche l'affrontement. Peut-être pour trouver un prétexte pour retarder la tenue des élections de mi-mandat en novembre. De l'autre côté, il faut insister sur le fait que les manifestants anti-ICE sont complètement non violents. Leur mot d'ordre est même : "Vous avez des armes, nous avons des sifflets" – ceux qui sont utilisés pour alerter de la présence des patrouilles anti-immigration dans les quartiers. Alex Pretti et Renee Good, on le voit très bien sur les vidéos, ne posaient aucune menace. Et malgré leur mort, le camp anti-ICE continue d'être farouchement dans la non-violence.
La réaction de l'administration Trump vise-t-elle aussi à intimider la population pour empêcher les protestations de prendre de l'ampleur ?
Très certainement. L'administration Trump a de la "chance", car l'énorme tempête de neige qui frappe le pays cette semaine risque, de fait, de limiter les manifestations. Mais il faut être conscient que les gens ressentent cette peur depuis le début du second mandat de Trump. Beaucoup s'interrogent : est-ce que je suis en sécurité lorsque j'exprime mes opinions politiques ? Est-ce que je risque de perdre mon travail ou mon logement ? Les gens s'expriment très peu et c'est là tout le problème. Les morts de Minneapolis vont certainement dissuader certaines personnes de manifester dans la rue, mais il y a beaucoup d'autres moyens de se mobiliser et de se faire entendre. Ce que je pressens plutôt, c'est une radicalisation du mouvement anti-Trump et anti-ICE, tout en restant non violent. Pour beaucoup, ce qui s'est passé à Minneapolis est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Les réactions de Clinton et Obama répondent aussi à cela : ils sentent très bien que quelque chose se passe au sein de la population.
Beaucoup se sont interrogés sur le silence de Barack Obama au cours de l'année écoulée. Cette intervention, quoique tardive, peut-elle changer la donne ?
Les anciens présidents ne s'expriment pas sur l'administration en cours, c'est la tradition aux Etats-Unis. Le fait que Barack Obama revienne dans le débat public, alors que vraiment, depuis le début du mandat, il a l'air complètement déconnecté, hors sol, est significatif. Mais c'est à double tranchant. D'un côté, c'est quelqu'un qui est toujours respecté, par une grande partie de l'électorat démocrate, et même des Américains en général. Mais c'est aussi une personne dont l'héritage est très controversé pour beaucoup de démocrates. Pour beaucoup de gens de gauche, c'est la personne qui a fait émerger des populismes en 2016. Surtout, sa relation à l'ICE est très paradoxale. Car Obama est le président dans les vingt dernières années qui a le plus expulsé de sans-papiers aux Etats-Unis. Barack Obama, c'est la personne qui a bureaucratisé, renforcé, financé l'ICE.
Au-delà de Barack Obama, quel regard portez-vous sur la réaction des élus démocrates ?
Les élus démocrates depuis le retour de Trump ont été très décevants. C'est un parti qui est resté muet sur beaucoup de sujets. Sur l'ICE, il se trouve que juste avant le meurtre de Renee Good, le Congrès essayait de faire passer une loi pour ajouter des crédits aux financements de l'ICE et sept élus démocrates ont voté pour les renforcer. La loi n'est pas encore passée, il reste le Sénat, où les démocrates pourraient voter contre et provoquer un shutdown. Mais le parti reste très ambivalent sur l'ICE. Quand ils ne sont pas au pouvoir, ils la critiquent, mais quand ils sont au pouvoir, ils n'agissent pas.
Sur ce sujet, quelles sont les lignes de fracture au sein du parti ?
Il y a deux courants principaux. L'option réformiste, défendue plutôt par les élus du Congrès, l'aile centriste du Parti, incarnée par le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, ou Kamala Harris, même si on ne l'a pas vraiment entendue ces derniers jours. Eux plaident pour une réforme de l'ICE, qui à leurs yeux peut fonctionner si les agents sont bien sensibilisés et formés. Sur le papier, ils n'ont pas totalement tort, car la présidence Obama a montré que cette police pouvait être efficace et expulser énormément de monde sans pour autant causer des morts au sein de la société civile. L'autre courant est celui des progressistes, où le slogan "Abolish ICE" ("démanteler l'ICE") revient énormément. C'est la ligne portée par Zohran Mamdani, Alexandria Ocasio-Cortez ou Bernie Sanders. A leurs yeux, cette police est irréformable et il faut simplement laisser les tribunaux de l'immigration faire leur travail.
En parallèle du parti, le gros de la mobilisation semble venir, comme à Minneapolis, de la société civile. Quel regard portez-vous sur cette mobilisation citoyenne ?
Elle est très importante. Ça m'a beaucoup choqué de voir des collègues universitaires décider de s'éloigner du débat public. A l'inverse, beaucoup de gens se sont impliqués dans une forme d'activisme, de résistance. C'est le cas des gens qui se sont organisés contre l'ICE, qui ont trouvé des stratagèmes pour contrer cette police. Dans mon quartier, des gens distribuent des flyers expliquant les différents uniformes, les différentes polices que je pourrais rencontrer. Les gens s'organisent, de manière souterraine parce que cela peut être dangereux d'être visible. Tous se demandent : que pourrais-je faire pour aider dans mon quartier, pour résister ? Par exemple, des instituteurs se sont organisés pour cacher des enfants si jamais l'ICE rentrait dans leur école, ce qu'elle n'a en théorie pas le droit de faire. On a l'impression qu'il y a moins de manifestations que durant Trump I. Mais les recherches montrent qu'il y en a davantage – elles sont simplement beaucoup plus petites et très localisées.
Cet activisme peut-il déboucher sur une mobilisation massive dans les urnes en novembre ? Les démocrates doivent-ils faire campagne sur ce sujet des valeurs ?
Ça doit être présent mais ça ne peut faire la totalité du programme. C'est ce que Kamala Harris a un peu fait durant la campagne présidentielle et ça n'a pas marché. Même dans les campagnes locales que l'on a vues en novembre dernier, la campagne de Mamdani à New York, mais aussi les campagnes en Virginie, dans le New Jersey, on parlait bien sûr beaucoup de Trump et de l'opposition… Mais le mot-clé, c'était vraiment le coût de la vie, et cela reste selon moi la priorité numéro 1. Il va falloir parler des valeurs, mais ça ne peut pas être que ça. Il va falloir mettre des mesures assez concrètes sur la table pour que les gens sortent de chez eux pour voter.
Vous avez parlé de risque de "guerre civile" ou de suspension des élections de mi-mandat, ce qui en dit long sur le niveau de tension dans le pays ?
Ça peut en effet basculer dans la guerre civile, dans le report des élections et dans un régime qui devient de plus en plus autoritaire, comme ça peut très bien basculer de l'autre côté, avec un peuple qui se lève et qui vote en masse. Maintenant, ce que je crois aussi, c'est que les dégâts qui ont été faits durant la première année de Trump II, même si cette administration perd sa majorité aux midterms, mettront des années, voire des décennies, à être guéris. Peut-être même que le pays n'en guérira jamais.
Tristan Cabello est l'auteur de "La victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche" (Ed. Textuel, sortie le 11 février)