Trump après Trump: le fabuleux destin de J.D. Vance
Devenu le colistier de l'ancien Président, le jeune sénateur de l'Ohio poursuit une carrière météorique qui pourrait le mener à la Maison-Blanche. Retour sur un parcours qui était déjà hors-norme.

- Publié le 21-07-2024 à 08h01

Quand J. D. Vance renonça à son métier d'entrepreneur pour entrer en politique, se risquant à briguer en 2022 un siège de sénateur, la première chose qui interpella ceux qui le connaissaient de longue date fut son changement de look. Une barbe avait brusquement mûri l'ancien avocat aux traits juvéniles qu'on croyait tout juste sorti de Yale, pour donner à cet homme dans la trentaine une physionomie plus évocatrice des rudes habitants des montagnes du Kentucky auxquels le rattachaient ses grands-parents. Cette barbe lui conférait surtout, de l'avis général, une singulière ressemblance avec Donald Trump Jr, le fils aîné de l'ancien Président, un peu plus âgé que lui.
Cette coïncidence n'en est qu'une parmi d'autres. Vance est né à Middletown, une petite ville de l'Ohio dans le comté de Butler ; Butler est aussi le nom de la localité de Pennsylvanie où Donald Trump a échappé de justesse à la mort, le 13 juillet. Tout cela n'aurait qu'un caractère anecdotique si le destin des deux hommes n'était si intimement lié, et de la façon la plus extraordinaire. Il est rare qu'un candidat à la présidence des États-Unis choisisse comme colistier quelqu'un qui, quelques années auparavant, le haïssait. Et que ce dernier soit amené, devant les dizaines de milliers de militants et d'élus républicains réunis à Milwaukee pour la Convention nationale de leur Parti, à relever avec une émotion aux accents sincères que ce moment de joie aurait pu être, au contraire, un moment de tristesse si la Providence en avait décidé autrement à Butler.
Toute la misère d'un nom
J. . Vance a donc vu le jour, le 2 août 1984, à Middletown, une ville industrielle sinistrée du "Rust Belt" (la "Ceinture de la rouille") entre Cincinnati et Dayton, aux airs de notre Borinage sur les ruines de la sidérurgie. Il s'appelait alors James Donald Bowman, mais son père quitta le foyer peu de temps après et sa mère se remaria. Adopté par son beau-père, l'enfant prit son nom et son prénom pour devenir James David Hamel. Las ! Cette union se solda bientôt par un nouveau divorce. "J. D." tourna la page après ses études de droit à Yale : sa fiancée et lui choisirent Vance comme nom d'époux, pour honorer ses grands-parents maternels.
Le petit garçon fut, en effet, confié, avec sa sœur Lindsey, à la garde de ceux qu'il appela toujours affectueusement "Mamaw" et "Papaw". La mère, héroïnomane et dépressive, sombra, comme d'autres membres de la famille, dans l'addiction et fut incapable d'élever ses enfants. C'est à ses grands-parents, aimants et dévoués, que J. D. Vance doit d'avoir échappé à une jeunesse qui aurait pu être tragique. C'est auprès d'eux aussi qu'il cultiva une identité qui empruntait moins à ce coin de l'Ohio où il a grandi, qu'à la région des Appalaches d'où étaient originaires James et Bonnie Vance. Ce sentiment d'appartenance se renforça au gré des vacances passées à Jackson, chez son arrière-grand-mère, au pied des montagnes sur le plateau de Cumberland. Cette bourgade du Kentucky, ainsi nommée en l'honneur du président Andrew Jackson, est longtemps restée la seule où Vance s'est véritablement senti chez lui. Ses autres lieux de résidence, a-t-il raconté, n'étaient que "des adresses".
Apprentissage en Irak
Après des études secondaires achevées en 2003, J. D. Vance fit comme beaucoup de jeunes issus de milieux défavorisés, dans cette Amérique profonde où l'horizon peut être désespérément bas : il se tourna vers l'armée. Il s'engagea dans les Marines et fut déployé en Irak. Caporal affecté aux relations publiques, il ne fut guère exposé au combat, mais l'expérience n'en fut pas moins édifiante. "J'ai servi mon pays honorablement", a-t-il commenté, "mais j'ai constaté qu'on m'avait menti – que les promesses des responsables de notre politique étrangère étaient une totale plaisanterie". Les quatre années passées dans les rangs apportèrent à Vance une stabilité bienvenue et tracèrent sa carrière en lui ouvrant les portes de l'enseignement supérieur. Après un bachelier en science politique et en philosophie à l'Université d'État de l'Ohio à Columbus, il s'inscrivit, en 2010, à la faculté de droit de Yale, l'une des plus prestigieuses du pays.
Le passage de J. D. Vance à Yale fut déterminant. C'est d'abord là qu'il fit, quelques mois après son arrivée, une première rencontre décisive : celle de Peter Thiel. L'entrepreneur d'origine allemande, formé à Stanford et installé dans la Silicon Valley, a cofondé PayPal et fut l'un des premiers à croire en Facebook. Gérant de fonds spéculatifs, il est aujourd'hui à la tête de Clarium Capital Management, qui brasse trois milliards de dollars. Thiel était venu parler à Yale de la stagnation technologique aux États-Unis et du déclin des élites américaines. Le discours fit forte impression sur l'étudiant. Les deux hommes ne se perdraient pas de vue.
Une femme "bien plus brillante"
C'est ensuite à Yale que J. D. Vance fit la connaissance d'Usha Chilukuri. Fille d'immigrants indiens, la future Madame Vance est née à San Diego, en Californie. Après avoir travaillé pour deux juges conservateurs, Brett Kavanaugh (alors à la Cour d'appel de Washington DC) et John Roberts (le président de la Cour suprême), elle a rejoint un cabinet d'avocats à San Francisco, Munger, Tolles et Olson, qui revendique une culture d'entreprise "radicalement progressiste". Ancienne électrice démocrate (comme l'étaient les grands-parents de Vance, inscrits dans la tradition syndicaliste du Parti), Usha Chilukuri est également diplômée de Cambridge. Décrite comme intelligente, ambitieuse et pragmatique, elle est, selon son mari, "bien plus brillante" que lui. Le couple s'est marié en 2014. Ils ont deux garçons et une fille : Ewan, Vivek et Mirabel.
Fraîchement émoulu de Yale, J. D. Vance s'est essayé à la profession d'avocat, dans le Kentucky, puis pour le grand cabinet de Chicago Sidley Austin, qui employa les Obama. Il ne tarda pas à changer d'orientation et partit pour San Francisco, où Peter Thiel l'enrôla dans sa société d'investissement Mithril Capital. C'est là que lui vint l'idée (largement inspirée par sa femme) d'un livre qui mêlerait autobiographie, analyse sociologique et essai politique. Non pas le traditionnel parcours d'un self-made-man triomphant aux élans romanesques, mais le récit d'une "success story" personnelle qui aurait pour toile de fond la descente en enfer de la classe ouvrière blanche du Midwest.
Chanson triste pour les péquenauds
Il en résulta "Hillbilly Elegy", publié en juin 2016 – cinq mois avant l'élection inattendue de Donald Trump. L'ouvrage, dont le titre évoque une chanson triste pour les péquenauds ou les montagnards (l'édition française, chez Globe en 2017, se garde de le traduire), a été présenté par le "New York Times" comme "un des meilleurs livres pour comprendre la victoire de Donald Trump". S'il a été diversement apprécié par la critique, qui a crié au génie ou à l'imposture, le best-seller, dont Ron Howard a tiré un film en 2020 (visible sur Netflix), a instantanément fait de son auteur une célébrité. Et un commentateur recherché par les médias pour expliquer à ses compatriotes en quoi les électeurs de leur nouveau président n'étaient pas que de pauvres idiots incultes, xénophobes, amers et rancuniers.
J. D. Vance était alors un des contempteurs les plus virulents de Donald Trump, qu'il comparait à un possible Hitler américain, qu'il assimilait à de l'"héroïne culturelle", qu'il jugeait épouvantablement "nocif". Mais, tout en déclarant qu'il voterait plus volontiers pour son chien, il remarquait dès août 2016, sur CNN, que le candidat républicain avait le don de faire croire aux gens qu'il comprenait leur souffrance et qu'il se battait pour eux. En constatant qu'il y avait quelque chose de "très libérateur" dans ses meetings électoraux, il avouait être lui-même "attiré".
Fringant sénateur de l'Ohio
Le pas mettrait quelque temps à être franchi. De retour dans l'Ohio, J. D. Vance fonda avec le soutien de Thiel sa propre société d'investissement, Narya Capital – mais aussi une ONG pour aider les enfants défavorisés, Our Ohio Renewal. Il se convertit en août 2019 au catholicisme, dont l'approche sociale collait mieux à sa conception du capitalisme que l'éthique individualiste protestante. Et il vota pour Donald Trump en novembre 2020.
Vance n'allait pas s'arrêter en si bon chemin. L'annonce du départ à la retraite du sénateur Rob Portman, l'année suivante, le persuada de tenter sa chance. À la traîne dans les sondages, il lui manquait deux choses : de l'argent et un parrain. Thiel vint une fois encore à la rescousse en versant dix millions de dollars dans ses coffres. Et Donald Trump, qui avait été, proclamait-il désormais, "le plus grand président depuis sa naissance", soutint officiellement sa candidature, ravi comme toujours qu'un ex-ennemi vienne, implorant, "lui baiser le derrière". Les jeux étaient faits. Vance remporta les primaires républicaines, puis fut élu au Sénat, le 8 novembre 2022, avec 53 % des voix contre 47 % au Démocrate Tim Ryan.
"Méprisable clown"
La métamorphose de J. D. Vance, passé en quatre ans des "Never Trump" ("Jamais Trump") au camp Maga ("Make America Great Again"), l'a très largement discrédité, y compris auprès des Républicains. En juillet 2021, dans les colonnes du magazine "The Atlantic", l'essayiste Tom Nichols le traitait de "méprisable clown". Le sénateur et ancien candidat à la présidentielle Mitt Romney disait à son biographe, en 2022, ne pas se rappeler "une personne pour qui il aurait eu moins de respect". L'intéressé se défend en réfutant tout opportunisme. Il invoque une évolution rationnelle, fondée sur l'appréciation de la politique menée par Donald Trump et sur le rejet d'une gauche radicalisée dans son opposition jusqu'à en devenir ridicule.
"Je suis le premier à reconnaître que je n'ai rien accompli de remarquable dans ma vie", écrivait J. D. Vance dans les premières pages de "Hillbilly Elegy". Huit ans plus tard, l'heure n'est plus à la modestie. L'homme qui, dans quelques mois, pourrait être, à 40 ans, le plus jeune vice-président des États-Unis depuis Nixon en 1953 (il avait le même âge), n'a pas hésité à s'interroger publiquement sur l'après-Donald Trump – son éventuel prochain mandat sera en tout état de cause le dernier. Vance se verrait bien en continuateur du trumpisme, qu'il a les capacités intellectuelles d'ériger en une idéologie plus sophistiquée. Héraut de cette nouvelle droite conservatrice, nationaliste et populiste, celui qui pensait n'avoir jamais rien fait de remarquable pourrait, en 2028, convoiter la Maison-Blanche avec des chances certaines de succès.