L'Inde traumatisée par une nouvelle affaire de viol
L'agression sexuelle et l'assassinat d'une médecin dans un hôpital public de Calcutta illustrent les maigres progrès accomplis pour lutter contre un fléau qui défraie régulièrement la chronique.

- Publié le 20-08-2024 à 23h08

Le président de la Cour suprême a eu du mal à dissimuler son agacement. Mardi, la plus haute instance judiciaire indienne a tenu une audience pour se pencher sur le meurtre et le viol en réunion d'une médecin de 31 ans à Calcutta onze jours plus tôt. Ignorant les dénégations de l'avocat du gouvernement du Bengale-Occidental dont Calcutta est la capitale, Dhananjaya Chandrachud a égrené une par une les négligences de l'enquête. "Le crime a été signalé à l'aube et le directeur de l'hôpital a tenté de le camoufler en suicide", s'est agacé le haut magistrat avant d'ordonner la création d'un groupe de travail chargé d'examiner les conditions de sécurité dans les hôpitaux.
Tout commence dans la nuit du 8 au 9 août lorsqu'une médecin de l'hôpital Radha Gobinda Kar termine son service de 36 heures. Il n'y a pas de chambre de repos dans l'établissement, alors elle s'installe dans une salle de réunion. Son corps est retrouvé quelques heures plus tard. L'autopsie réalisée le jour même conclut à un viol suivi d'une mort par strangulation et étouffement. Le rapport relève 25 blessures sur le visage, les bras, le cou, le crâne, les parties génitales, toutes antérieures au décès. Cette sauvagerie provoque une onde de choc dans les médias. Mais la police du Bengale-Occidental semble traîner les pieds. Le maintien de l'ordre est une prérogative des États de la fédération en Inde et le gouvernement local, dirigé par la ministre en chef Mamata Banerjee, est sous le feu des critiques.
La famille de la victime dénonce un viol collectif, pointant du doigt la quantité importante de sperme retrouvée par les légistes. Pourtant, les enquêteurs n'arrêtent qu'un seul suspect, un bénévole de l'établissement. Scandalisés, les parents saisissent la Haute Cour de Calcutta qui ne mâche pas ses mots : "L'enquête n'a réalisé aucune avancée significative", taclent les magistrats une semaine après les faits.
Les juges s'émeuvent aussi de l'attaque contre l'hôpital le 14 août. Des casseurs ont pénétré dans le bâtiment avant d'agresser à coups de bâton et de marteau le personnel soignant qui organisait un sit-in pour protester contre leurs conditions de travail. L'opposition a accusé le parti de Mamata Banerjee, le TMC, d'avoir commandité l'incident pour intimider les protestataires. Deux militants du TMC ont été arrêtés quelques jours plus tard.
Pire, la police locale a réprimé une manifestation de supporters de deux clubs de foot après un match à Calcutta le 18 août. Ils protestaient contre le crime et voulaient faire pression sur les autorités pour que l'enquête avance. Des internautes ayant critiqué le gouvernement de Mamata Banerjee ont aussi été poursuivis. L'autoritarisme du pouvoir au Bengale-Occidental et la lenteur de l'enquête ont poussé la Haute Cour à transférer le dossier au CBI, le bureau fédéral indien chargé de la sécurité intérieure.
L'incurie des autorités a de quoi surprendre. En 2012, un féminicide similaire perpétré dans un bus à New Delhi avait déjà provoqué une mobilisation inédite de la société civile qui exigeait alors plus de sécurité pour les femmes dans l'espace public. Depuis, le viol reste un crime persistant qui fait parfois la une de la presse, surtout lorsqu'il est commis dans une grande ville. En outre, un sondage réalisé en 2015 par l'Indian Medical Association, le premier syndicat de médecins, révélait que 75 % des docteurs en Inde avaient subi des violences durant leur service et que les femmes étaient particulièrement exposées.
Un docteur de New Delhi témoignait la semaine dernière que ses collègues femmes étaient parfois suivies jusque chez elle par des proches de patients hospitalisés. Révélateur du malaise ambiant, un millier de médecins devait entamer mardi leur neuvième jour de grève à New Delhi. Ils demandent au gouvernement du Premier ministre Modi le vote d'une loi fédérale pour protéger le personnel soignant. Les peines encourues avaient déjà été durcies en 2013 et le viol est désormais puni de la peine de mort. Pour quel résultat ? Le pays en a recensé 90 par jour en 2022.
Passée l'indignation générale, l'indifférence persiste autour d'un problème de société qui ne figure jamais dans le débat public lors des élections. Les manifestations après ce genre de crime restent circonscrites aux grandes agglomérations sans toucher les campagnes ni les petites villes. Enfin, l'apathie de la police de Calcutta démontre que, plus que la loi, c'est l'institution policière dans certains États qui a besoin d'une réforme.