"J'ai tué mon mari" : l'histoire sordide de Paul Grappe, déserteur travesti aux mœurs décomplexées
Pour échapper à la guerre, Paul Grappe a choisi de devenir une femme, ce qu'il a fini par adorer. Dans ce dossier "Il était une fois", La Libre revient sur le parcours de la Garçonne, l'homme qui voulait être une femme.
- Publié le 19-02-2023 à 12h00
- Mis à jour le 19-02-2023 à 21h59

21 juillet 1928. Un drap étoilé vient recouvrir la ville de Paris dont les rues sont éclaboussées par les rires et l'alcool. Dans un bar du 11e arrondissement, la Garçonne titube. Elle échoue sur un tabouret, à côté d'un vieillard assez sénile pour écouter ses déboires pour la millième fois. "10 ans dans la peau d'une femme, mon gars", crache-t-elle d'un ton amer, aplanissant les plis de sa robe à sequins. Un homme envisage de s'asseoir à ses côtés mais est rapidement repoussé par les effluves d'alcool émanant de la Garçonne. D'un œil torve, le barman lui intime de sortir. "Plus la peine d'essayer ici, Paul. Tout le monde en a marre de tes histoires. T'es un homme et rien d'autre."
Dépité, Paul, anciennement Suzanne, quitte le bar pour rentrer chez lui au 34 rue du Bagnolet. La concierge se réveille une première fois en entendant l'ivrogne trébucher sur chaque marche. Elle se rendort rapidement après avoir repéré le bruit sourd de Paul s'effondrant sur sa couche. À minuit, son sommeil est à nouveau perturbé. Une détonation. Terrifiée, elle s'avance prudemment jusqu'à sa porte et l'entrouvre pour découvrir sa voisine dévaler les escaliers, son bébé dans les bras et des larmes ruisselant sur ses joues. "J'ai tué mon mari."
Coup de foudre et uniforme militaire
Paul Grappe, fils de Jules Grappe et Marie Gouhot, un fromager et une femme au foyer, voit le jour le 30 août 1891 à Rançonnières, dans le département de la Haute-Marne en France.
Enfant calme et doux, le petit Paul Grappe est un mélomane. Adepte de mandoline, il décide donc de suivre des cours, sans savoir qu'il y trouvera l'amour. C'est en 1911, alors que Paul a 20 ans, qu'il va effectivement rencontrer Louise Landy et le coup de foudre est instantané. C'est pourquoi les deux amants ne tardent pas à se marier quelques mois plus tard, fous l'un de l'autre.
Cependant, en 1912, Paul embrasse tendrement son épouse pour prendre les armes et entamer son service militaire aux côtés du 102e régiment d'infanterie. Là-bas, le jeune homme prend du grade et finit Caporal.
Son mari lui manquant terriblement, Louise cherche toujours à le voir davantage. C'est ainsi qu'elle découvre avec horreur que ce dernier la trompe avec une petite bonne de l'arrondissement. Envahie par la colère, elle s'en prend à Paul et le confronte à cette jeune maîtresse. Mais l'époux ne se décompose pas, au contraire. Sa voix tonne et fait trembler son épouse. Les choses sont claires : Paul fait ce qu'il veut et, de toute façon, il est pour l'union libre. Leur vie reprend bon gré mal gré, Louise errant entre acceptation et tristesse.
Mais en 1914, les sirènes d'alarmes résonnent partout dans le pays : la Première Guerre mondiale a commencé. Rapidement, Paul est dépêché au front et doit se battre dans la vallée de la Meuse. C'est là que le caporal se blesse à la cuisse et est momentanément écarté pour récupérer. Après s'être rétabli, Paul retourne dans les tranchées. Mais il se blesse une seconde fois à la main droite, l'obligeant à se faire amputer de deux phalanges. Sa convalescence, durant 6 mois, commence à interloquer ses supérieurs. Petit à petit, la méfiance grandit et le caporal est suspecté d'une "fine blessure" pour échapper aux tranchées. Les officiers lui reprochent en effet de s'être mutilé tout seul.
Paul nie les accusations tant bien que mal mais ses dires ne parviennent pas à convaincre ses supérieurs. Ses camarades l'innocentent toutefois, lui permettant d'échapper à une arrestation.
Transféré à l'hôpital, il soulève les questions du personnel : sa blessure ne cicatrise pas. Ses officiers perdent patience et reviennent le chercher par la peau du cou. Tant pis pour sa blessure, le caporal Paul Grappe doit retourner au front.

Fuite et robes de velours
Face à cette nouvelle, le jeune Paul Grappe décide de déserter et de retrouver sa chère et tendre épouse.
Mais, connaissant le sort réservé aux fuyards, les deux amants doivent trouver un stratagème.
Décidant dans un premier temps de quitter leur quartier pour vivre à la Nation, là où personne ne connaît leur visage, ils comprennent rapidement que ça ne suffira pas. Paul a alors une idée aussi tordue que géniale : se travestir. Sa femme, loin de repousser l'idée, l'aide à masquer son identité sous des atours féminins. Paul, à présent vêtu du tailleur en velours de sa femme et d'un large chapeau, le visage rasé de près, souhaite tester l'efficacité de ce déguisement.
Le couple sort alors dans la rue, bras dessus bras dessous, pour découvrir un résultat au-delà de leurs espérances. Non seulement tout le monde croit à la fausse identité de Paul, mais des hommes se retournent même sur lui pour tenter de séduire la femme qu'il incarne.
Plus que satisfait, Paul veut ne faire qu'un avec cette nouvelle identité. Il perce ses oreilles, refait sa garde-robe, et choisit un nouvel alias : Suzanne Landgard.

Hauts talons et libertinage
À cette époque, deux femmes vivant sous le même toit ont tendance à faire jaser les concierges. Le couple entame toutefois cette nouvelle vie sans trop de difficultés. Louise s'occupe de gagner leur croûte et Paul se languit d'elle en jouant de la mandoline à longueur de journée. Il n'aime cependant pas cette vie monotone et devient façonneur de bretelles à domicile.
Paul, ne supportant pas de rester enfermé entre quatre murs, réitère l'expérience et commence à sortir dans la rue sous l'apparence de Suzanne. Et celle-ci plaît à tous, hommes comme femmes.
Et il aime ça. Il aime être une femme.
Bien vite, il décide de profiter de cette attraction qu'il provoque chez les deux sexes. C'est là que commence une vie de luxure, Paul/Suzanne ne se privant de rien ni personne pour satisfaire ses désirs. Hommes comme femmes passent dans sa couche, tandis que Louise trime pour que leurs assiettes soient remplies le soir venu.
Adepte du bois de Boulogne, de Montmartre et de Montparnasse, celui qu'on a rebaptisé la Garçonne se prostitue probablement.
Mais les pulsions de Paul ne s'arrêtent pas à lui. Adepte des amours multiples et de l'union libre, il va un jour même jusqu'à forcer son épouse à avoir des rapports sexuels avec un homme sous son regard libidineux.
Retour aux pantalons et descente en enfer
Un an après l'élection du Cartel des Gauches, cette coalition couvrant plus de 50 départements et rassemblant de nombreux partis de gauche, la nouvelle tombe. Le 3 janvier 1925, la loi d'amnistie des déserteurs est votée par la Chambre des députés. Tous les distributeurs de journaux hurlent pour informer les passants du retour des déserteurs après des années sous les barreaux ou dans l'ombre.
C'est une aubaine pour la Garçonne, qui va pouvoir recouvrir son identité masculine sans redouter la peine capitale. Paul retrouve alors son véritable état civil, ce qui va rapidement attirer l'attention de son entourage, perplexe face à cette femme subitement devenue – ou plutôt redevenue — homme.
Paul Grappe vit alors son moment de gloire sous les flashs des photographes, suscitant l'admiration ou la stupéfaction sur son passage. Le Petit Parisien titre "Mlle Suzanne, dite la Garçonne revient en Paul Grappe déserteur… amnistié" tandis que Le Rappel écrit "Mam'zelle Suzanne était un déserteur".
Mais la disparition soudaine de Suzanne le perturbe.
Homme ou femme ? C'est ce qu'il se demande. En pleine crise identitaire, il ne cesse de chercher à provoquer des scandales, revêtant ses atours féminins pour aller boire jusqu'à l'oubli dans les bars, racontant son histoire à qui veut ou ne veut pas l'entendre. C'est à force de faire du bruit qu'il finit par se faire expulser de son appartement, le poussant toujours un peu plus dans les bras de l'ivresse et de la perdition.

Ivresse cruelle et détonation fatale
C'est dans un petit appartement de 15m² que Paul et Louise vont atterrir, dans un quartier ouvrier à seulement un pâté de maisons du Père Lachaise. Meublé d'une table, de deux commodes et d'un lit, l'habitat est vétuste et étroit.
C'est là que Pierre va achever de creuser sa tombe. Alors que son épouse, meurtrie par les mœurs sordides de son mari, est enceinte, Paul arrête de travailler. Chaque jour, il revient ivre, hurle sur sa femme et terrifie le petit Popol, caché dans les bras de sa mère.
La concierge les entend, les voisins les entendent, tout le monde sait qu'au 34 rue du Bagnolet, un ivrogne bat sa femme et fait pleurer son fils.
Jusqu'au soir de trop. En cet après-midi du 21 juillet 1928, Popol a de la fièvre. Louise, soucieuse, emmène le bambin d'à peine 2 ans chez le médecin, accompagnée de son mari insistant pour faire un effort. Effort de courte durée puisque, sur le chemin du retour, il abandonne femme et enfant pour échouer à la terrasse d'un bistrot. Louise peste, l'exhorte à l'accompagner pour border leur enfant mais Paul la repousse violemment. "Tu fais chier, hurle-t-il. Fous le camp".
Usée par l'habitude, Louise rentre chez elle, petit Paul dans ses bras.
Mais vers minuit, on vient tambouriner à la porte de l'immeuble. Mal réveillée, la jeune femme de 36 ans titube jusqu'à la porte et l'ouvre pour tomber, sans surprise, sur son mari soûl comme une grive. Il pénètre dans l'appartement, s'effondre sur le lit et se met à ronfler. L'histoire pourrait s'arrêter là mais, au milieu de la nuit, l'ivrogne se met à gigoter dans tous les sens et finit par porter un coup au visage de sa femme. Le bruit réveille alors Popol, qui se met à geindre. Ses gémissements irritent son père qui se met toujours plus en colère, faisant inévitablement s'intensifier les cris du bambin. Paul pousse alors violemment sa femme hors du lit d'un coup de pied.
Louise comprend que c'est à elle d'interrompre ce cercle vicieux d'ivresse et de violence. Elle boite jusqu'à la cheminée et s'empare du pistolet posé dessus. C'est maintenant que tout s'arrête. Elle tire. Paul gémit.
La concierge, au rez-de-chaussée, a entendu l'impact. Interloquée, elle entrouvre la porte pour découvrir la voisine du dessus dévaler les escaliers, son bébé sous le bras. "J'ai tué mon mari", hurle-t-elle. "Vous devriez aller tout de suite au commissariat, je vous accompagne."
Un quart d'heure plus tard, les voilà revenues du commissariat de la rue des Orteaux. Elles pénètrent dans l'appartement, accompagnées par quelques policiers qui tombent nez à nez avec Paul Grappe, agonisant sur le lit, en train de geindre. "Il porte une blessure à chaque tempe et il râle", note le policier. Le blessé est lâché dans un taxi qu'on envoie à l'hôpital de Saint-Antoine, mais il ne survivra pas au trajet.
"Il avait tellement bu. J'ai eu peur ! J'ai eu peur pour mon enfant…", s'étouffe Louise face au commissaire. Celui-ci lui intime de tout lui raconter. Et c'est ce que Louise fait, dévoilant au grand jour une vie sordide et cruelle aux côtés d'un ivrogne en quête identitaire.
Pour Louise, faisant face aux jurés un an plus tard, l'inquiétude sera de courte durée. Épaulée par le meilleur avocat de l'époque, Maurice Garçon, elle convainc sans peine les jurés de l'horreur de son quotidien aux côtés d'un partenaire obsédé par le sexe et l'alcool. La brillante plaidoirie de l'avocat achèvera de convaincre les jurés de la position de victime qu'endosse Louise Landy.
Rapidement, la veuve sera acquittée. Remariée, elle décédera en 1981 à 89 ans, laissant définitivement derrière elle cette étrange histoire.