En France, la stratégie de la droitisation des Républicains en question
Le vote du règlement Retour au Parlement européen, obtenu grâce à une alliance entre droite et extrême droite, illustre en France la stratégie des Républicains visant à reprendre les thèmes d'extrême droite. Elle semble pourtant mener à une impasse.
- Publié le 22-06-2026 à 12h02
- Mis à jour le 22-06-2026 à 12h03

Le moment était inédit, mercredi, au Parlement européen à Strasbourg, où une majorité alternative composée de partis de droite et d'extrême droite adoptait le règlement Retour. Cette alliance a été obtenue grâce à plusieurs négociateurs dont surtout l'eurodéputé Les Républicains (LR) François-Xavier Bellamy. "C'est la fin de plusieurs décennies d'impuissance face à l'immigration illégale", lançait-il à l'annonce du vote de la réforme durcissant la politique migratoire européenne et prévoyant notamment la possibilité d'expulser des demandeurs d'asile déboutés dans des centres établis hors de l'UE. "Send them back", scandaient des partisans du texte, provoquant l'ire de la gauche.
Ce vote s'inscrit dans une évolution plus large. Depuis plusieurs années, les Républicains accordent une place croissante à des thèmes chers à l'extrême droite, qu'ils soient portés par le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen et Jordan Bardella, l'Union des droites pour la République (UDR) d'Éric Ciotti, ou Reconquête d'Éric Zemmour et Sarah Knafo.
Ce rapprochement est notamment observable à l'échelle européenne. Un bref coup d'œil à l'activité parlementaire des parlementaires LR comme François-Xavier Bellamy, Céline Imart et Christophe Gomart (PPE) montre par exemple qu'ils portent de nombreuses questions communes avec des élus du groupe PfE présidé par Jordan Bardella, avec Sarah Knafo (ESN) ou encore avec les quatre eurodéputés qui ont quitté Reconquête et rejoint le groupe européen ECR, dont Marion Maréchal et Nicolas Bay.
À l'échelle nationale, le fait récent qui symbolise le plus le rapprochement entre LR et l'extrême droite reste l'annonce, à l'été 2024, d'une alliance avec le RN par Éric Ciotti, alors président des LR, après une nouvelle débâcle des LR aux européennes et avant les législatives anticipées. Écarté par son parti pour cette initiative, Éric Ciotti a fondé l'UDR, emmenant notamment avec lui le sarkozyste Charles Alloncle. Depuis, les transferts d'élus LR vers l'UDR se poursuivent, dont ceux de l'eurodéputé Laurent Castillo et du sénateur Henry Leroy.
Autre fait marquant : le nouveau patron des Républicains Bruno Retailleau n'a pas appelé au front républicain pour empêcher l'extrême droite d'obtenir des mairies lors des élections municipales de mars dernier. Il a même refusé de trancher entre le maire sortant de Nice Christian Estrosi (ex-LR, Horizons) qui affrontait Éric Ciotti au second tour. "Pour nous, c'est un pas de plus vers une union avec nous pour l'année prochaine et la présidentielle plutôt que vers une alliance avec le bloc central", avait lâché Guilhem Carayon, ex-LR et vice-président UDR, à France Info.
Un rapprochement progressif
Professeur émérite d'histoire contemporaine à l'Université Rennes II et président de la Société française d'histoire politique, Gilles Richard évoque avant tout une stratégie, un rapprochement idéologique, qui remonte à 1986, quand Jean-Marie Le Pen et le Front national (FN) entraient pour la première fois à l'Assemblée nationale. "La droite avait alors décidé d'attaquer une partie de la politique du FN en espérant récupérer leurs électeurs", explique l'historien. À l'époque, plusieurs déclarations sur l'immigration de Jacques Chirac, dont celle sur "le bruit et l'odeur" en 1991, avaient suscité la polémique.
Au fil des années, la ligne radicale a été toujours plus dominante. Elle a été notamment personnalisée par Nicolas Sarkozy, ministre de l'Intérieur avant de devenir président en 2007 et de créer le ministère de l'Identité nationale. "Il a voulu faire coexister la ligne nationaliste identitaire et la ligne libérale et européiste, mais ça n'a pas marché, et le parti a commencé à se vider", souligne Gilles Richard. "Et à force de reprendre la ligne du Front puis celle du Rassemblement national, ils l'ont légitimée, cette ligne, et des électeurs ont fini par y croire. Et aujourd'hui, les LR, c'est finalement un parti qui ne compte quasiment plus, un parti croupion en profond déclin en termes de résultats électoraux et de nombre d'adhérents. Un parti dont des cadres sont passés d'un côté au macronisme et au parti Horizons d'Edouard Philippe en particulier, et de l'autre au nationalisme et principalement à l'UDR."
"Stratégie dommageable"
Emilien Houard-Vial, postdoctorant à l'Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, constate également ce rapprochement idéologique qui ne devrait, a priori, pas se transformer en rapprochement des appareils. "Le terrain est prêt quelque part, mais ce qui manque, ce qui empêche le passage à l'acte, c'est la levée de barrières en termes d'intérêts des uns et des autres à s'allier, et des cultures politiques un peu différentes."
Si certains cadres LR sont même tentés par une union des droites, la plupart d'entre eux la rejettent catégoriquement, craignant aussi d'être absorbés par le RN.
Les Républicains comptent également encore dans leurs rangs des cadres modérés qui restent influents, comme le président du Sénat Gérard Larcher qui plaide d'ailleurs pour un candidat unique de la droite et du centre à l'élection présidentielle de 2027. Quant à l'ex-ministre Xavier Bertrand, il a pu dire à plusieurs reprises qu'il regrettait que la digue s'érode entre son parti et le RN. "Si certains dans ma famille politique sont tentés par l'extrême droite, qu'ils y aillent. Je combattrai les dirigeants du FN comme ceux de LFI jusqu'au bout", a-t-il lancé en octobre 2025.
Fuite des électeurs modérés
En demeurant surtout sur une ligne radicale, les LR se retrouvent, en outre, enfermés dans une stratégie qui "ne marche pas, voire qui leur est dommageable", analyse Emilien Houard-Vial. "En légitimant les thèmes de l'extrême droite, les LR sapent leur propre base électorale. D'un côté, ils peuvent faire fuir les électeurs modérés qui n'apprécient pas la ligne dure des LR. Et de l'autre, des électeurs peuvent également décider d'opter pour le RN qui propose une offre stable et cohérente. Les LR s'enfoncent ainsi dans cette stratégie dont il est difficile d'en sortir. Adopter une ligne radicale peut permettre à certains de se démarquer, cela peut permettre d'asseoir une domination au sein du parti, mais cela ne permet pas forcément de gagner une élection présidentielle. Et aujourd'hui, pour une personnalité comme Bruno Retailleau qui a fait toute sa carrière au sein de cet espace de droite radicale, c'est compliqué de faire marche arrière."
Candidat à l'élection présidentielle de 2027, Bruno Retailleau ne décolle d'ailleurs toujours pas dans les enquêtes d'opinion. Dans le dernier sondage d'Opinionway publié à la mi-juin, le président des Républicains coince à 8 %. Il n'arrive qu'en cinquième position, loin derrière le candidat du RN qu'il soit Marine Le Pen ou Jordan Bardella (33 %), Edouard Philippe (19 %), Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise, LFI, 13 %) et Raphaël Glucksmann (Place publique, 13 %).