A l'approche des élections, Mélenchon multiplie les dérapages: "Il sait parfaitement ce qu'il fait et c'est cela le plus choquant"
Jean‑Luc Mélenchon, à quinze jours des municipales et à un an de la présidentielle, assume une escalade verbale faite de provocations et de coups de boutoir contre les contre‑pouvoirs, rêvant d'un duel frontal entre "eux" et "nous"…

- Publié le 05-03-2026 à 15h11
- Mis à jour le 05-03-2026 à 16h00

Et dire qu'il a frôlé l'accès au second tour de la présidentielle en 2022, à 400 000 voix près. Jean‑Luc Mélenchon et son parti La France insoumise (LFI) traversent une tempête doublée d'une dérive politique depuis la mort du militant d'extrême droite Quentin Deranque à Lyon.
Le mouvement fait bloc derrière le député LFI Raphaël Arnault, dont trois proches sont mis en examen, assume ses liens avec la Jeune Garde, le groupuscule dissous dont les suspects auraient été membres, et va jusqu'à dénoncer un "traquenard" de l'ultradroite, accusant des militantes du collectif identitaire Némésis d'avoir servi d'"appât pour faire venir des sympathisants antifascistes et ensuite provoquer des bagarres." Une manière de laisser entendre que Quentin Deranque l'avait bien cherché… ? Quant à la police, il l'accuse de n'"avoir rien fait" pour éviter ce drame.
À chaque saillie, le public l'ovationne, comme à Lyon fin février lorsqu'il qualifie les médias de "menteurs."
Des accents trumpiens
Récemment, Jean‑Luc Mélenchon a d'ailleurs organisé une conférence de presse, le 23 février, réservée à ce qu'il appelle les "nouveaux médias" – des influenceurs politiques et des plateformes numériques –, excluant de facto la presse "traditionnelle". Attaques, sous‑entendus, tri des journalistes, défiance envers les contre‑pouvoirs et les institutions : Jean‑Luc Mélenchon coche de plus en plus de cases du trumpisme, tentant, comme le président américain, d'exacerber les fractures plutôt que les apaiser.
En cela, Jean-Luc Mélenchon marche aussi sur les pas d'un certain Jean‑Marie Le Pen. Lors d'un meeting à Perpignan le week-end dernier, il a déformé le nom de l'eurodéputé Raphaël Glucksmann, déclenchant une volée d'accusations d'antisémitisme. Il s'est finalement dit "désolé". Le 26 février à Lyon, le leader des Insoumis avait déjà ironisé sur le nom à consonance juive du criminel sexuel Jeffrey Epstein. Dans la même veine, il a qualifié de "petite bande fasciste" le collectif Nous vivrons, créé après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023.
Le fossé avec la gauche s'élargit. François Hollande l'accuse d'avoir "fini par tomber dans les formules antisémites" et appelle désormais à fermer la parenthèse de l'alliance avec LFI. Le Premier secrétaire du PS, Olivier Faure, prévient : "tout ça finira mal", voyant "une stratégie qui dérive sur les eaux brunes de l'antisémitisme." Raphaël Glucksmann enfonce le clou : "Il est devenu ce mélange de trublion et de clown qui joue avec les pires codes de l'extrême droite française et de l'antisémitisme."
Même Marine Tondelier, patronne des écologistes, refuse l'alibi du dérapage : "Il est très cultivé; il connaît bien l'histoire et donc quand il va sur ce genre de terrain, il sait parfaitement ce qu'il fait et c'est cela le plus choquant."
"Conquérir un électorat abstentionniste par la rupture"
Jean‑Luc Mélenchon a toujours été un tribun polémique et revendique un "populisme de gauche." Il est connu pour ses outrances, ses coups de gueule et ses oukases. Mais le drame de Quentin Deranque agit comme un révélateur de sa nature et de sa stratégie. Pourquoi cette radicalisation assumée alors qu'il sait pertinemment que l'ensemble de la classe politique va lui tomber dessus ? Par calcul politique, par opportunisme. Jean‑Marie Le Pen avait fait de même avec le "point de détail" de la Shoah ou le "Durafour crématoire."
Pour Vincent Martigny, professeur de sciences politiques à l'université de Nice et à l'École polytechnique, "La France insoumise fait tout pour conflictualiser la vie politique actuelle afin de pouvoir émerger comme la force dominante à gauche. Jean‑Luc Mélenchon pense ainsi fédérer une base, accéder au second tour et s'imposer."
Emmanuel Rivière, politologue et auteur de La guerre civile n'aura pas lieu (Robert Laffont, mars 2026), estime, quant à lui, que "Mélenchon espère conquérir un électorat abstentionniste grâce à la rupture, la saillance. C'est en lien avec sa théorie du changement radical."
Les Insoumis sont de fait convaincus que les compromis, la démocratie républicaine, les libertés, la fraternité laïque et l'Europe freinent leur conquête du pouvoir. Jean‑Luc Mélenchon veut une révolution citoyenne; rien d'étonnant, donc, à ce que lui et ses proches jouent les artisans du chaos, enflammant en permanence le débat pour mieux cliver la société.
La France insoumise théorise depuis plusieurs années un face‑à‑face avec le RN, sous le slogan du "eux contre nous". Le barrage républicain que tentent d'édifier l'extrême droite, la droite et une partie des macronistes n'est pas pour lui déplaire : il l'installe dans ce duel rêvé.
Un pari risqué
Mais ce choix comporte des risques, à deux semaines d'élections municipales vues comme un test pour la présidentielle de 2027. "Les gens peuvent être attirés par la rhétorique des Insoumis mais elle peut aussi les en éloigner, dans un pays plus attiré par l'ordre que le désordre", analyse Emmanuel Rivière. Le parfum de scandale entourant LFI pourrait aussi saborder les potentielles alliances avec le PS et les écologistes entre les deux tours. Même si les socialistes le savent : sans les 10 à 12 % de voix des électeurs d'extrême gauche, ils ne peuvent ni l'emporter, ni peser, ni faire barrage au RN.
La stratégie de la radicalisation comporte aussi un risque pour la démocratie. Dans la dernière étude Fractures françaises, parue en octobre 2025, seuls deux partis sont jugés par une majorité de Français comme "attisant la violence en politique" : le RN et LFI. Mais il n'y a plus que 49 % des Français qui considèrent que le Rassemblement national est un parti dangereux pour la démocratie (–12 points depuis 2020), alors que 64 % considèrent LFI comme tel (+ 13 points depuis 2020).
Emmanuel Rivière résume : "Beaucoup de choses se jouent ces temps‑ci, telle une tectonique des plaques. Si LFI obtient désormais le même statut que le FN autrefois, celui d'un parti infréquentable ne pouvant pas gouverner, alors l'alternative à gauche n'a plus le même visage." Et de prévenir : "Si Jean‑Luc Mélenchon échoue à la présidentielle en 2027, que deviendra son parti ? Sans doute un groupuscule." Et s'il l'emporte… ?