Que pensent les Ukrainiens d'un éventuel cessez-le-feu? "On a déjà vu ce qui se passe quand on fait confiance à Poutine"
Face à la perspective d'une trêve, les Ukrainiens restent sceptiques.
- Publié le 12-03-2025 à 21h48

Dans la capitale ukrainienne, l'avenue Khrechtchatyk est animée : trafic dense, passants longeant les vitrines et cafés bondés. Rien ne laisse deviner qu'un pays est en guerre depuis plus de trois ans. Mais sur la place de l'Indépendance, la réalité refait vite surface. Des milliers de drapeaux, de fleurs, de plantes et de bougies décorent un mémorial improvisé en hommage aux soldats ukrainiens tombés au combat. Chaque drapeau porte le nom d'un combattant. Devant l'un d'entre eux, Ana et Inna déposent un bouquet de fleurs. "Le mari de ma fille, Oles, a été tué sur le front il y a un an. Il avait à peine 21 ans", explique Inna, pharmacienne de 47 ans. Sa fille Ana, 22 ans, journaliste sportive, a les larmes aux yeux : "C'était insupportable d'apprendre sa mort. Alors, entendre Trump parler du cessez-le-feu comme d'un business, c'est un manque de respect. Il ne vit pas ici, il ne comprend pas notre souffrance. Je ne crois pas à cette trêve : les Russes ne s'arrêtent jamais."
Trahison
La veille, la délégation ukrainienne, menée par le chef de l'administration présidentielle Andriy Yermak, annonçait qu'elle acceptait la proposition de la délégation américaine et du secrétaire d'État, Marco Rubio, d'une trêve de trente jours.
Ana montre alors des images sur son téléphone : un immeuble soufflé, des voitures calcinées, un blessé ensanglanté. "Ça, c'était ce matin à Kryvyï Rih. Un mort, quinze blessés ! Certains parlent, d'autres attaquent !" De passage à Kiev, Inna et Ana reviennent de Rivne, où repose Oles. Elles sont rejointes par leur amie Olena, 38 ans, dont le frère a combattu avec Oles dans la brigade Azov. "Ils sont morts le même jour", murmure-t-elle avant de poursuivre : "En 1994, les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie garantissaient notre intégrité territoriale contre l'abandon de notre arsenal nucléaire. Puis, la Russie nous a attaqués en 2014, violant ce mémorandum de Budapest, puis les accords de Minsk. Comment croire à une trêve quand Moscou ne respecte jamais rien ?"
Les trois femmes discutent. Elles remercient l'Europe et les États-Unis pour leur soutien, mais s'inquiètent. "Trump agit en allié de Poutine. Nous n'avons plus aucune garantie de sécurité", lâche Olena. "Je veux la paix, mais pas au prix de notre reddition. Mon mari est mort pour nous protéger. Accepter des concessions territoriales au profit de la Russie serait une trahison", ajoute Ana, faisant allusion à un cessez-le-feu permanent.
Non loin, un fast-food américain est bondé. Sergiy, 42 ans, en sort avec un collègue, glace à la main. "Je n'aime pas la politique de Trump, mais je ne boycotte pas ses entreprises", plaisante-t-il. Ce manager d'une entreprise est sceptique : "En 2014, on a vu ce qui se passe quand on fait confiance à Poutine. La seule solution, c'est de respecter le droit international et de juger les criminels de guerre. Mais tant que les États-Unis ignorent cela, la guerre continuera." Il ajoute entre deux bouchées : "La seule vraie bonne nouvelle, c'est la levée de la suspension de l'aide américaine. Je n'ai pas aimé l'attitude de Zelensky à la Maison-Blanche, mais Trump a réagi de façon excessive. Il aurait dû se mettre à la place de son homologue ukrainien", dit-il avant de repartir travailler.
Trump agit pour son profit
Dans une école de langues du centre de Kiev, Kseniia, 21 ans, profite d'une pause cigarette dans la petite cour de l'établissement. Cette jeune professeure de langues réfléchit aux derniers événements : "Cette trêve est un bon geste diplomatique pour l'Ukraine, mais Moscou ne l'acceptera pas. Où alors, ils la violeront. Cela prouvera encore une fois qu'ils ne veulent pas la paix et que c'est un État terroriste", affirme-t-elle. Dans les prochains jours, Steve Witkoff, émissaire de Donald Trump, doit présenter l'accord à Vladimir Poutine. En cas de refus, tout effort diplomatique serait compromis. Mais pour Kseniia, la seule trêve acceptable "serait une trêve assortie de garanties solides et reconnaissant l'occupation des territoires ukrainiens où la Russie est actuellement présente. Trump ne cherche pas une paix juste, mais une issue profitable à ses propres intérêts", conclut-elle, convaincue.