Vladimir Poutine et l'obsession de l'immortalité
L'espoir de rendre l'être humain immortel habite le peuple russe depuis des siècles.

- Publié le 30-11-2025 à 07h53
- Mis à jour le 30-11-2025 à 15h00

Un micro resté allumé par mégarde, et une affaire médiatique éclate instantanément. Vladimir Poutine et Xi Jinping en ont fait les frais le 3 septembre dernier à Pékin, lors d'un défilé militaire commémorant la victoire sur le Japon et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans l'attente du début de la cérémonie, ils ont brièvement discuté sur le prolongement de la vie. "Autrefois, les gens vivaient rarement jusqu'à 70 ans, or aujourd'hui, à cet âge, vous n'êtes qu'un enfant", lance Xi Jinping, 72 ans. Vladimir Poutine, 73 ans, renchérit : "Des organes humains peuvent être transplantés en permanence, au point où les gens peuvent devenir plus jeunes, voire immortels". Et son homologue chinois de conclure que "d'ici à la fin de ce siècle, les gens pourront vivre cent cinquante ans".
L'échange n'a duré qu'une minute, mais fut suffisamment croustillant pour être rapidement relayé par plusieurs médias – et tout aussi rapidement censuré à la demande de Pékin. Interrogé en conférence de presse avant son départ de la capitale chinoise, Vladimir Poutine a confirmé croire que "la médecine moderne, notamment les opérations chirurgicales liées au remplacement des organes, permet d'espérer une augmentation significative de l'espérance de vie".
Un président "cyborg"
L'espérance masculine en Russie est estimée à 68 ans en 2024. À 73 ans, Vladimir Poutine dépasse déjà confortablement cette moyenne – et entend bien continuer, visant au minimum une décennie supplémentaire au pouvoir. Pour crédibiliser cette ambition, le Kremlin orchestre une campagne de propagande minutieuse autour de la santé "exceptionnelle" du président.
Vladimir Poutine se forge ainsi une image de dirigeant en excellente forme. Le chef d'État – dont les traces de chirurgie plastique sont bien visibles sur son visage – se targue de s'entraîner, d'être accro au travail, de passer un "bilan de santé annuel", de ne pas porter de lunettes… Il aime rapporter les propos d'un "proche" qui l'aurait qualifié de "cyborg".
Priorité scientifique nationale
Le chef du Kremlin est si obsédé par la prolongation de la vie qu'il en a fait une priorité nationale. La recherche scientifique pour arrêter ou ralentir le vieillissement est devenue une industrie en plein essor et largement subventionnée en Russie. D'après une enquête du journal russe Novaïa Gazeta, le financement pour la recherche anti-vieillissement par la Fondation russe de la science est passé de 215 000 euros entre 2016 et 2020 à 1,8 million d'euros depuis 2021. Parmi les projets approuvés figure, par exemple, l'impression en 3D d'organes afin de faciliter les transplantations.
Cette obsession a une dimension profondément politique. Un dirigeant qui vit longtemps en bonne santé signifie un pouvoir qui reste longtemps stable et ferme. Une perception essentielle dans un pays au régime autoritaire. Et puis, cela permet au Kremlin d'écarter, pour le moment, l'épineuse question de la succession. Le chercheur Alexander Gabuev estime que "Vladimir Poutine ne prépare pas de successeur, craignant d'affaiblir son propre pouvoir". Et que s'il désigne une personne pour lui succéder, elle "sera très probablement beaucoup plus faible que [lui]".
Immortalisme
Cette fascination pour l'immortalité a également un caractère historiquement culturel en Russie, notamment à travers le cosmisme. Ce courant mi-scientifique, mi-ésotérique du XIXe siècle prônait la conquête du cosmos par les progrès technologiques pour échapper à la mortalité. Écarté durant l'ère soviétique, il a refait surface lorsque Vladimir Poutine a rendu hommage en 2007 à Constantin Tsiolkovski, pionnier spatial et figure majeure du cosmisme. Ce penseur voyait l'homme comme immortel, la mort n'étant qu'un sommeil temporaire avant une renaissance.
Cette image d'homme âgé qui s'efforce de paraître jeune devient si caricaturale que le journaliste Andrey Pertsev s'en amuse : "Il n'y a rien d'extraordinaire ni d'effrayant dans le fait de vieillir, mais le refus de l'accepter devient une source de comique. Les excentricités de Vladimir Poutine, dignes d'un vieillard, [prouvent] que personne n'ose arrêter le dirigeant. […] Dans les régimes autoritaires personnifiés, c'est trop risqué."