Le Belge expert mondial de la longévité : "Personne aujourd'hui ne vivra jusqu'à 140 ou 150 ans. Mais d'ici 100 ans, ce sera peut-être la norme"
Eric Verdin, diplômé de la faculté de médecine de l'Université de Liège et installé en Californie, est l'un des leaders mondiaux d'un nouveau champ scientifique qui ne cesse de se développer : la "géroscience" ou science de la longévité.

- Publié le 29-11-2025 à 21h03
- Mis à jour le 30-11-2025 à 14h59

Au cœur de la Californie, dans la Baie de San Francisco, un centre de 300 chercheurs travaille sous la direction d'un Belge, à répondre à cette unique question : comment vivre plus longtemps et mieux ?
Eric Verdin, "bientôt 70 ans", diplômé de la faculté de médecine de l'Université de Liège mais qui vit aux États-Unis depuis 1982, est un des leaders mondiaux d'un nouveau champ scientifique qui ne cesse de se développer : la "géroscience". "Le géroscience est la science du vieillissement. Je préfère parler de longévité parce que cela reste toujours plus positif. Géroscience est davantage utilisé au niveau scientifique que par le grand public, nous explique, avec toujours une pointe d'accent liégeois, celui qui dirige le Buck Institute for Research on Aging, un centre de recherche biomédical indépendant à but non lucratif, située dans le Comté de Marin. Car dans le domaine de la géroscience, c'est la Californie qui "mène la charge" au niveau mondial : recherche, start-ups, "usagers"…
Espérance de vie doublée
Pour décrire ce champ de la géroscience en pleine effervescence, le scientifique belge, également professeur de médecine à l'Université de Californie-San Francisco, nous ramène d'abord 25 ans en arrière. "Pendant les années 1990, il y a eu toute une série de découvertes dans le domaine, y compris dans mon labo, qui ont d'une certaine manière réinventé ce qu'était le vieillissement. Jusque-là, celui-ci était vu comme un phénomène aléatoire ; toutes les cellules se déglinguaient, d'une certaine manière. Mais on a découvert à cette époque, qu'en modifiant certains gènes de manière spécifique (mutations…) chez des animaux, on arrivait à doubler leur espérance de vie. Cela pointait vers l'existence de ce qu'on appelle "des gènes régulateurs" du phénomène du vieillissement. Cela a causé un bouleversement car cela signifiait qu'en les ciblant on pouvait potentiellement changer le phénomène du vieillissement de manière globale."
Durant ce dernier quart de siècle – "les révolutions prennent du temps" –, lui et ses confrères ont établi le champ de la géroscience en confirmant que cette hypothèse des années 1990 était bien réelle. Exemple ? "La protéine dite mTOR, pour 'cible de la rapamycine', est trouvée de la levure jusque chez l'homme et semble réguler le vieillissement chez tous les organismes où cela a été étudié. Il existe un médicament (qui inhibe cette protéine, NldR), la rapamycine, qui a fait beaucoup de bruit, car il augmente l'espérance de vie chez tous les animaux étudiés. Ce médicament (déjà utilisé pour éviter les rejets de greffe ou comme agent anticancéreux, NdlR) est approuvé chez l'homme. Et donc, là il y a l'espoir qu'un jour, il pourrait peut-être être utilisé chez l'homme pour réguler le vieillissement également."
Le retour de l'Ozempic
Outre la rapamycine, d'autres substances ont été identifiées "comme augmentant l'espérance de vie ou qui ont tous les attributs de ce qu'on attendrait pour augmenter l'espérance de vie et la qualité de vie", comme la metformine, un glucophage antidiabétique. "Désormais, on parle aussi beaucoup des analogues du GLP-1 (Ozempic et autres). Les chefs scientifiques de Eli Lilly et Novo Nordisk ont tous deux dit à un récent congrès qu'il s'agissait de médicaments pro longévité. Les trois médicaments que j'ai cités ont un point commun : ils jouent sur le métabolisme des hydrates de carbone, du sucre. En effet, les gènes identifiés il y a 30 ans comme contrôlant le vieillissement chez tous les organismes, ont comme premier chemin le métabolisme de l'insuline et des sucres."
Le laboratoire d'Eric Verdin a d'ailleurs démontré que si l'on restreint les hydrates de carbone chez les souris pendant toute leur vie, elles vivent plus longtemps. "Et elles entrent en cétose. Les cétones sont une autre forme d'énergie comme les sucres, les graisses ou les protéines. Il y a plusieurs manières d'entrer en cétose : faire un jeûne, de l'exercice intensif et réduire les hydrates de carbone."

Outre les cétones, Eric Verdin étudie aussi par exemple la Nad (nicotinamide adénine dinucléotide), une molécule centrale du métabolisme qui permet de transporter l'énergie d'un endroit à l'autre à l'intérieur de chaque cellule. Or, le niveau de Nad diminue systématiquement pendant le vieillissement. "Mon laboratoire travaille sur une molécule, la CD38, clé de cette diminution. Nous avons généré des nouvelles molécules qui bloquent l'activité de CD38, qui rétablissent le niveau de Nad et qui augmentent l'espérance de vie des souris. Elles ont l'air aussi d'améliorer toute une série de complications associées au vieillissement. Nous venons de terminer une étude où on a montré que la mémoire des souris traitées par ces médicaments, augmente. Au niveau cérébral, on constate des effets très profonds. On espère que cela deviendra – il faudra au moins cinq ans – de vrais médicaments. Les essais sur les humains débutent en janvier."
Le style de vie est fondamental
Mais il est possible d'améliorer son espérance de vie sans médicament, affirme le scientifique. En effet, la génétique, déterminée par nos parents et dont nous ne sommes pas responsables, ne semble influencer que 10 % de notre espérance de vie. Les 90 % restants sont nos manières de vivre. "Cela veut dire que la manière dont vous vivez va déterminer la manière dont vous allez vieillir. Sur la base des données dont on dispose pour le moment, ces facteurs de style de vie sont la nutrition, l'exercice physique (la mobilité), le sommeil, la gestion du stress et… la vie sociale. On sait à présent en effet qu'il est bénéfique d'avoir un but dans la vie qui ne soit pas nécessairement uniquement tourné vers soi mais tourné vers les autres, être entouré de gens qui vous aiment. Ce genre de choses est très difficile à étudier mais en tant qu'être humain, on sait tous l'importance que cela a."
Le fait que les gènes régulateurs du vieillissement sont impliqués dans le métabolisme du sucre a aussi des implications pour la nutrition quotidienne : "Prendre des médicaments, c'est toujours un risque. Il y a beaucoup d'autres choses que vous pouvez faire dans la vie tous les jours pour changer cette équation. Par exemple, gérer plus efficacement – pas forcément éliminer – tout ce qui est sucre rapide : jus de fruits, pâtisserie, pain…"
Eric Verdin espère beaucoup de l'intelligence artificielle, car actuellement un médecin analyse 40 paramètres lors d'une prise de sang sur un patient. "Ici, lorsqu'on prend du sang à un patient, on peut mesurer des millions de variables différentes, ce qui ne peut être analysé que par l'IA, capable d'extraire de l'information pertinente."
Dans ce contexte, il ne faudrait toutefois pas oublier, poursuit-il, que le "code postal" est aussi l'un des facteurs les plus importants en termes de prédiction d'espérance de vie, créant déjà en quelque sorte "une vieillesse à deux vitesses" : "Si vous avez assez d'argent pour vous payer le club de gym et des produits bio ou si vous devez avoir deux boulots pour survivre, il n'est pas difficile d'imaginer que de tels facteurs sociaux – qui dépendent de décisions politiques – ont une influence énorme. À notre niveau, je peux en tout cas dire que ces nouveaux médicaments à terme deviendront des génériques beaucoup moins chers et se démocratiseront. La metformine ne coûte déjà que 20 cents par jour".
Quel bonus ?
Son laboratoire ne cherche en tout cas pas à trouver la recette de l'immortalité : "Si vous cherchez l'immortalité, il y a les églises pour cela, ne venez pas chez les scientifiques pour la trouver", s'exclame-t-il. L'idée avancée par Vladimir Poutine de résoudre le vieillissement par de multiples transplantations ne "tient pas la route", rien que par le fait que l'un organe clé du vieillissement est… le cerveau.
Quel "bonus" peut-on en tout cas espérer grâce à la science ? Dans ce domaine, il se montre prudent. "J'ai des collègues qui disent que l'on va vivre jusqu'à 150 ans, mais l'évidence n'est pas là, estime le Pr Verdin. Sur la base de ce qu'on sait aujourd'hui – c'est cela qui est important – le maximum de l'espérance de vie humaine est à 115 ans. Le nombre de gens ayant vécu au-delà est très limité. Et l'important est aussi que malgré toutes les avancées de la médecine, ce nombre n'a pas changé sur les 30 dernières années. Cent quinze ans, c'est vraiment, selon moi, la limite de l'espérance de vie humaine, aujourd'hui.
Et à l'avenir ? "On ignore bien sûr ce qui va se passer dans le futur. Mais pour modifier cette limite, il va vraiment falloir changer quelque chose d'important au plan biologique et je n'ai vu aucune donnée qui permet de dire qu'on en est là. Ce qui ne veut pas dire qu'à l'avenir, on ne va pas pouvoir le faire. En tout cas, à ce stade, si vous arriviez à optimiser tous vos facteurs d'espérance de vie (style de vie), la plupart d'entre nous pourraient espérer de vivre jusqu'à 95 ans en bonne santé. Plus jeune vous commencez, mieux vous allez vous porter. En ce moment, le domaine de la recherche sur le vieillissement se focalise vraiment sur le health span : comment peut-on vraiment changer cette équation qui fait que vieillir égale être malade. Vivre 150 ans, c'est une espérance, mais il n'y a pas de données qui nous permettent de dire qu'on va pouvoir le faire. Mon argument est donc : 'essayez de vivre jusqu'à 95 ans en bonne santé car dans les 10, 20, 30 ou 40 ans, on va pousser l'enveloppe de plus en plus'. L'idée est d'être en forme telle manière à pouvoir bénéficier de ce qui va arriver à l'avenir."
Charlatanisme
Bien sûr le champ de la longévité fascine le monde – y compris les dictateurs – et favorise les risques de charlatanisme, constate le professeur en médecine : "Je me suis battu contre cela toute ma carrière. J'ai toujours été conscient que l'on est parfois débordé par une partie des adhérents à ce mouvement de longévité qui espère qu'on va aller plus vite, faire plus fort, prendre plus de risques."
Et de citer Brian Johnson, multimillionnaire et entrepreneur de Los Angeles qui suit un régime alimentaire et un mode de vie stricts dans le but de prolonger sa vie. Il a fait l'objet d'un documentaire sur Netflix, L'homme qui voulait être éternel. "Je ne suis pas un fan car il utilise toute la recherche que nous avons menée, il fait beaucoup de bruit au sujet de sa propre personne et de ses initiatives. Et il n'y a pas d'évidence que ce qui marche pour lui marcherait pour quelqu'un d'autre. D'un autre côté, cela fait partie de l'enthousiasme qui existe au sujet de ce domaine. Le public est en demande : tout le monde veut vivre en bonne santé, profiter de la vie, vivre la meilleure vie possible. Mais nous, nous sommes des chercheurs sérieux et nous voulons donc pouvoir progresser de manière lente et sûre."
Pour le public, souligne-t-il, la chose la plus importante à comprendre, "est que l'on avance mais que les avancées seront lentes. Il n'y a personne aujourd'hui qui va vivre jusqu'à 140 ou 150 ans, je n'y crois pas du tout. Mais d'ici à 100 ans, cela deviendra peut-être la norme".