"Des ados qui apprennent à manier des armes et des drones": Moscou a formé une armée d'1,8 million de jeunes
La chercheuse française Céline Marangé publie "La Guerre d'Europe a commencé". Elle replace la guerre de la Russie contre l'Occident dans un contexte historique essentiel pour comprendre le mode de fonctionnement du Kremlin.
- Publié le 28-05-2026 à 08h12
- Mis à jour le 28-05-2026 à 14h52

Quand les soldats russes ont envahi l'Ukraine, en février 2022, la plupart d'entre eux s'attendaient à être accueillis "avec du pain et du sel", écrit la politologue et chercheuse à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire, Céline Marangé, dans son ouvrage La Guerre d'Europe a commencé (Les Arènes, 22 euros, 265 p.) "Dès qu'ils ont compris que ce n'était pas le cas, ils se sont livrés à un déchaînement de violence. À tel point que l'on recense aujourd'hui plus de 90 000 crimes de guerre."
Comment expliquer ce déchaînement de violence ?
C'est à la fois un outil de subjugation des populations et le résultat d'une dissonance cognitive des soldats. La plupart d'entre eux ne considéraient pas qu'ils allaient combattre mais être accueillis en libérateurs. Depuis des mois, des campagnes de propagande expliquaient aux Russes qu'ils allaient libérer l'Ukraine des nazis. Or, quand les soldats sont arrivés, il n'y avait pas de nazis mais des gens qui résistent. Ils ont été précipités dans des combats de très haute intensité avec des pertes très importantes sans avoir été préparés. Et là, il y a eu un déchaînement.
Avec son économie de guerre et ses centaines de milliers de victimes russes sans résultat probant, Vladimir Poutine est-il prisonnier de ce conflit ?
Je pense, oui. Il s'est lancé dans une fuite en avant. L'année dernière, il aurait pu accepter la main tendue par Donald Trump, signer un faux cessez-le-feu et reconstituer ses forces pour réattaquer plus tard. Il ne l'a pas fait, pourquoi ? D'abord, parce qu'il estime encore pouvoir acculer l'Ukraine. Son objectif est la destruction pure et simple du territoire ukrainien. Il n'est pas atteint, et je pense que Poutine était persuadé qu'en augmentant la pression sur les Ukrainiens, il arriverait à les forcer à la capitulation.
L'autre élément, très important, concerne la société russe elle-même. Le Kremlin a sans doute peur d'une démobilisation rapide et massive. Il a 600 000 hommes grassement payés (environ 3 000 dollars par mois) pour la plupart ultra-violents et/ou traumatisés, sur le terrain ukrainien. Que feront-ils quand ils seront de retour chez eux ? C'est une nation entière qui est traumatisée, et le jour où cela va s'arrêter, cette violence va se disséminer dans toute la population.
Vous revenez dans votre ouvrage sur la militarisation massive des très jeunes Russes. Faut-il craindre les futures générations ?
Quand le Kremlin a créé "l'armée de la jeunesse" (IounArmia) en 2016, l'idée était d'en faire une organisation patriotique pour enseigner la mémoire de la Russie. Aujourd'hui, c'est un instrument d'embrigadement et de militarisation. On voit des petits de 4 ans en tenue militaire. Est-ce que cet endoctrinement est efficace ? Les études montrent qu'il y a à la fois une adhésion et des résistances, à tout le moins passives, à ce genre d'embrigadement. Mais le fait est que les autorités russes déclarent aujourd'hui disposer d'une armée de jeunes d'1,8 million de membres. Des enfants de 8 ou 10 ans, mais c'est aussi beaucoup d'adolescents qui apprennent à manier des armes et des drones. Le Kremlin pose les jalons d'une montée en puissance ultérieure.
Les Russes pourraient-ils un jour dire "stop" à la guerre ?
C'est difficile à dire, car il y a une ambiguïté. D'un côté, il y a une concentration et une personnalisation extrême du pouvoir et un vrai retour de la peur. Une peur qui a poussé 600 000 Russes à l'exil. Peur de la population, peur des élites, peur de l'arrestation, de l'exécution. Et d'un autre côté, on peut toujours repenser à ce qui s'est passé avec Evgueni Prigojine en juin 2023, lorsqu'il a franchi 600 km sans résistance pour prendre le quartier général des forces russes à Rostov.
Vous évoquez la doctrine de négociation "Gromyko" qui consiste à exiger le maximum sans jamais rien céder. En d'autres termes, Moscou ne négocie pas…
C'est un point clé. L'idée que la recherche du compromis est un bien en soi relève de la naïveté occidentale, car tout le monde n'adhère pas à cette vision. Et quand on regarde la manière dont les Russes ont négocié à travers l'histoire, on voit bien qu'ils se servent souvent de la négociation pour semer la discorde, gagner du temps et diviser leurs adversaires, pas pour trouver un compromis. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas négocier avec eux. Bien sûr qu'un jour, il faudra négocier quelque chose, mais il faut garder cela à l'esprit.
Un cessez-le-feu, avec abandon du Donbass par Kiev, serait quoi qu'il arrive une très mauvaise idée ?
Les Russes exigent un abandon des lignes fortifiées et veulent contraindre l'armée ukrainienne à évacuer des villes qu'ils ont défendues au prix de pertes considérables. Il s'agit d'affaiblir militairement mais aussi politiquement l'Ukraine, car cette décision créerait inévitablement une humiliation et des dissensions dans le pays.
Quelles sont les intentions russes derrière la "guerre hybride" qui se joue actuellement en Europe ?
Les Russes n'ont pas du tout la même conception de la dissuasion que nous. En France, le concept de dissuasion suit une logique défensive et vise à sanctuariser militairement un territoire. Les Russes se servent de la dissuasion pour exercer une influence coercitive sur leur adversaire. Dans les huit étapes de guerre définies par un général proche du pouvoir, les quatre premières ne concernent que l'affaiblissement politique, la recherche de relais à l'intérieur des sociétés, le travail de sape de la cohésion et la création d'un sentiment de défiance envers les autorités. La vision russe de la guerre est bien plus extensive et permanente que la nôtre.
L'Europe a-t-elle pris la mesure de cette menace ?
Oui, il y a un sursaut, une vraie prise de conscience du danger. Mais l'arrivée de l'intelligence artificielle et la force de frappe des réseaux sociaux font de la désinformation et du potentiel de déstabilisation un risque croissant à tous les niveaux.
