En Russie, "la sécurité s'obtient par la force, l'Europe s'est bercée d'illusions"
La chercheuse française Céline Marangé publie "La Guerre d'Europe a commencé". Elle replace la guerre de la Russie contre l'Occident dans un contexte historique essentiel pour comprendre le mode de fonctionnement du Kremlin.
- Publié le 28-05-2026 à 08h11
- Mis à jour le 28-05-2026 à 08h12

"Le comportement du Kremlin vis-à-vis de l'étranger s'explique par la persistance d'une double crainte : celle de subir une attaque et celle de ne pas soutenir la comparaison", écrit le diplomate américain George Kennan, qui décrypte avec précision le mode d'action de Moscou. "Accroître la force et le prestige de l'État par une industrialisation militaire intensive, un développement maximum des forces armées, de grandes démonstrations destinées à impressionner les étrangers, et un goût constant du secret concernant les affaires intérieures."
Publiée en 1946, cette analyse pointait des similitudes entre le régime soviétique de l'époque et la Russie tsariste. Quatre-vingts ans plus tard, Moscou a certes pris l'Europe par surprise en envahissant massivement l'Ukraine en 2022, mais son action s'inscrit très largement dans une histoire et une tradition géopolitique d'une remarquable constance.
Rencontre avec la politologue et chercheuse à l'Institut de recherche stratégique de l'École militaire, Céline Marangé, qui publie La Guerre d'Europe a commencé (Les Arènes, 22 euros, 265 p.) et propose une passionnante et nécessaire remise en contexte du bellicisme de Vladimir Poutine.
En quoi la vision du monde de Vladimir Poutine s'inscrit-elle dans la tradition russe ?
Partout dans le monde, les élites politiques agissent en fonction de présupposés et de représentations du monde qui sont ancrées dans leur histoire et leur éducation. Mais en Russie, des choses qui étaient prévalentes durant la période impériale ont survécu à la révolution bolchevique (1917) alors même qu'il s'agissait d'un changement idéologique radical, et ces "valeurs traditionnelles" demeurent aujourd'hui. Il y a, en Russie, une incapacité à voir autre chose qu'un adversaire en l'Occident, quelle que soit la période de l'histoire.
Dans les années 40, déjà, l'Occident était jugé "décadent"…
Le communisme avait une dimension messianique, Il voulait apporter la délivrance au monde et décrivait déjà les pays occidentaux, dits impérialistes, comme des sociétés décadentes. D'une certaine manière, l'argumentaire a changé, mais l'anathème est resté.
À l'impérialisme s'ajoute toutefois un certain revanchisme chez Vladimir Poutine à la suite de la chute de l'URSS ?
Oui et non. Dans les années 90, l'impérialisme n'est plus forcément présent, en Russie. C'est Vladimir Poutine, effectivement revanchard, qui le remet au goût du jour, guidé entre autres par l'idée obsessionnelle que l'Ukraine n'aurait jamais dû obtenir son indépendance. Six mois avant l'invasion, il publiait un essai historique pour expliquer que les Russes et les Ukrainiens formaient un seul et même peuple. Même si la négation de l'Ukraine s'inscrit dans la tradition russe. Même s'il y avait une forme de condescendance et de mépris à l'égard de l'Ukraine à l'époque, il y avait tout de même une histoire partagée, et personne, sauf peut-être l'extrême droite impérialiste, n'envisageait un coup de force. C'est Poutine qui a remis ça au centre du jeu.
La haine de l'Occident, en revanche, est toujours restée prégnante ?
Absolument, l'insatisfaction – suite aux arrangements de sécurité tels qu'ils se sont formés en Europe dans les années 90 et 2000, à l'élargissement de l'Union européenne et l'Otan – était très largement partagée en Russie. Le sentiment que la Russie a été isolée, que les intérêts de sécurité du pays n'étaient pas respectés, a fort affecté les Russes.
L'Alliance atlantique a-t-elle, quelque part, manqué de prudence et de considération stratégique envers Moscou ?
Il faut d'abord garder à l'esprit que ce sont les pays d'Europe de l'ancien bloc de l'Est qui, dès 1990, dès le moment où ils ont gagné leur pleine indépendance, ont cherché des garanties de sécurité auprès de l'UE et de l'Otan. Après avoir fait l'expérience de l'impérialisme russe et des répressions de masse, nombre d'entre eux voulaient se prémunir contre une résurgence de la puissance soviétique. Ils voyaient à juste titre en la Russie un danger et ce sont eux qui ont fait la démarche.
Les pays européens, eux, croyaient à la notion de sécurité collective. Ça avait fonctionné avec l'Allemagne à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, et l'idée était fondamentalement de construire un monde de stabilité via une forme de réconciliation et de rapprochement. Mais les élites russes n'avaient pas du tout la même vision du monde. Elles n'ont jamais adhéré à cette notion européenne de "sécurité coopérative". En Russie, la sécurité s'obtient par la force en dominant les marges. Et je pense que l'Occident s'est, volontairement ou non, bercé d'illusions.
Pour le Kremlin, Kiev a forcément été manipulé par l'Occident. Le libre arbitre et l'identité ukrainienne sont-ils systématiquement niés ?
Oui, cela dépasse le Kremlin d'ailleurs. Dans beaucoup de nos sociétés, on retrouve dans l'extrême gauche, l'extrême droite et tous les cercles antiaméricains l'idée que ces sociétés n'ont pas choisi librement de se rapprocher de l'Europe et l'Otan mais ont été manipulées. Or, les révolutions de couleur en Géorgie et en Ukraine étaient de vrais mouvements populaires. Le mouvement Euromaïdan (2013-2014) était spontané. Les acteurs de la société civile ukrainienne ont appelé à la mobilisation, les gens se sont rassemblés et ils ont tenu la place de l'Indépendance pendant trois mois par -20 degrés.
