Election en Iran : "Avec cette présidentielle, on va retourner soit à Rohani soit à Ahmadinejad"
Pour le chercheur Clément Therme, l'élection possible du "modéré" Pezeshkian traduit la peur du régime d'une élection de Trump.

- Publié le 04-07-2024 à 20h17
- Mis à jour le 05-07-2024 à 09h35

L'élection du prochain président de la République islamique d'Iran se joue lors d'un second tour organisé ce 5 juillet. Elle oppose deux profils en apparence opposés : l'ultraconservateur Saïd Jalili, fervent serviteur du système, et le "modéré" (qualifié aussi de "réformateur") Massoud Pezeshkian, partisan d'une détente avec les États-Unis. Ces dernières années, la crise entre Téhéran et Washington avait alimenté une radicalisation du régime théocratique, qui s'était traduite par retour des "ultras" au pouvoir avec, entre autres, l'élection en 2021 d'Ebrahim Raïssi (mort en mai dans un accident d'hélicoptère). Aujourd'hui, la présidentielle anticipée met en lumière d'autres enjeux. Il s'agit moins de prendre en compte la succession du guide Ali Khamenei, 85 ans, que de réduire la fracture entre la société iranienne et ses dirigeants (qu'attestent des abstentions électorales et des contestations populaires de plus en plus fortes), tout en anticipant le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, analyse en substance le sociologue et historien Clément Therme, chargé de cours à l'université Montpellier et chercheur associé à l'Institut international d'études iraniennes.
Que révèle l'affiche du second tour sur l'équilibre des forces en Iran, après plusieurs années de radicalisation du régime ?
Le candidat Jalili est responsable du fait que l'Iran a été sous sanctions internationales, dès 2006 (quand il prend la direction des négociations sur le programme nucléaire, Ndlr). C'est quelqu'un qui symbolise la marginalisation du pays et le non-respect des règles internationales. C'est un idéologue, une victime de la guerre Iran-Irak, qui a une approche paranoïaque des relations internationales. Face à lui, Massoud Pezeshkian a une approche en apparence plus ouverte mais il est proche des Gardiens de la Révolution, et il ne fait pas l'unanimité parmi les réformateurs. Ceci dit, l'élection présidentielle est plus une question d'image, de communication. Puisque le guide suprême ne fait pas de voyage à l'étranger, c'est le président qui s'en charge.
L'Iran est-il, à votre avis, plus enclin à reprendre des négociations avec les États-Unis pour alléger les sanctions, ce que demande Pezeshkian ?
Cela va dépendre du résultat de l'élection présidentielle américaine et aussi des ambitions du système. Ce n'est de toute manière pas le domaine du président (seule le guide tranche sur les dossiers stratégiques, NdlR). En fait, ça dépend à la fois des équilibres internes et des équilibres internationaux. Mais je pense que l'élection possible de Pezeshkian s'explique par le fait que le système a peur d'une élection de Trump. La possibilité que permet ce candidat modéré, c'est d'affirmer qu'il faut surmonter la crise de légitimité interne pour mieux pouvoir affronter des défis externes. En effet, une stratégie de la tension à l'extérieur s'accompagne d'une répression accrue de l'intérieur. Et quand il y a une détente à l'extérieur, il y a une possibilité d'apaisement à l'intérieur. C'est une dialectique. Ces deux voies sont des nuances dans un même cadre idéologique. C'est tout changer pour que rien ne change. C'est l'art d'effectuer des changements superficiels pour préserver l'essentiel, la survie de la République islamique. C'est ce système qui se reproduit depuis plus de quarante-cinq ans…
La survie de ce régime est plus que jamais remise en cause depuis le mouvement de contestation populaire Femme Vie Liberté…
Oui. Et le problème à résoudre est le suivant : comment s'y prend-on pour réconcilier cette contestation interne radicale en faveur d'un changement de régime avec un processus électoral qui ne livre pas de véritable changement. C'est ça qui est complexe. Dans une vidéo où Pezeshkian rencontre la génération Z, le seul argument qu'il a opposé à leur volonté de changement de régime, c'est la menace du chaos et de la disparition de l'Iran. L'Iran serait détruit s'il n'était pas élu… En considérant le taux de participation, on voit qu'il est très faible dans les marges de l'Iran. C'est ce qu'on appelle le vote des minorités. Donc, plus vous allez en périphérie du pays, plus la contestation est forte. Ce candidat serait donc là pour garantir la stabilité, la permanence de l'État.
Pezeshkian, lui-même issu de deux minorités, serait-il mieux placé pour préserver le système des tensions internes et d'un effondrement potentiel ?
Encore faut-il qu'il soit populaire dans l'establishment… C'est un choix entre le mauvais ou le moins mauvais. Il a fait des déclarations sur les minorités ethniques et le voile des femmes mais il n'aura pas les compétences pour traduire ses positions en actes. Cette faiblesse institutionnelle est bien connue. Et elle explique une participation au premier tour encore plus basse (39,9 %) qu'aux élections parlementaires malgré la présence d'un "modéré". La plupart des gens dans les zones périphériques sont contre la République islamique et disent que ce ne sont que des mots. En discutant avec des kurdes iraniens, des baloutches, notamment des activistes, ils vous diront tous que Rohani avait promis lui aussi l'enseignement à l'école dans les langues régionales, et la seule chose qu'il a faite c'est ouvrir une université de littérature pure.
Quels changements sont-ils possibles dans le cadre institutionnel ?
D'abord, la relation avec les États-Unis, qui est une des clés de la survie du régime. Une stratégie de détente vis-à-vis de l'extérieur peut être intéressante dans la perspective de l'élection de Trump afin de surmonter la crise de légitimité interne, en montrant qu'il y a une relative diversité à l'intérieur du système. Ensuite, si l'intention du système est qu'il faut aboutir à une levée partielle des sanctions – une levée totale semble impossible dans le cadre de la République islamique – ce choix peut aussi être pertinent au niveau économique. C'est là qu'il peut y avoir des inflexions. Je crois que la tentative du système ressemble à ce qui s'est passé en 2013 avec l'élection de Rohani, qui est ensuite parvenu à conclure le JCPOA (l'accord nucléaire, Ndlr). Mais, cela va être très difficile de retourner en arrière, compte tenu des conséquences du mouvement Femme Vie Liberté. Il ne s'agit plus, comme en 2021, de la succession du guide et d'un arbitrage des querelles internes du régime. Il s'agit aussi de prendre en considération la rupture profonde entre la majorité de la société et l'État. Pour simplifier cette élection, on va retourner soit à Rohani soit à Ahmadinejad (les anciens présidents, respectivement modéré et ultraconservateur, NdlR).