Dans l'est du Liban bombardé, un détail marque: "C'est la principale différence avec la guerre de 2006, et ce qui met le Hezbollah en danger"
La ville de Rayak, qui comptait 20.000 habitants avant l'offensive israélienne, n'en dénombre désormais plus que quelques centaines. Dans la Bekaa, à l'est du Liban, la vie continue sous les bombardements
- Publié le 06-11-2024 à 20h41
- Mis à jour le 07-11-2024 à 13h44

C'est sur la route entre Rayak et Baalbeck que commence la Bekaa orientale (est), une région agricole où les vignes et les oliviers dominent. C'est aussi dans cette région qu'on comprend le plus la réalité de la campagne de bombardements massifs menée par l'armée israélienne sur la moitié du territoire libanais depuis le 23 septembre.
Sur ce long cordon de bitume défoncé par les pilonnages israéliens, un bâtiment sur cinq semble avoir été pulvérisé, littéralement réduit à l'état de moellons et de gravats. D'immenses cratères remplacent ce qui était auparavant des magasins, des banques, des ateliers de mécanique ou de simples parcs d'attractions pour enfants. Autour, les édifices encore debout n'ont plus ni portes ni fenêtres : le souffle des explosions a tout balayé. "Ici, les Israéliens ont tapé une quarantaine de fois", décrit un chauffeur de taxi en apparence impassible. "Parfois, c'est un van juste devant soi sur la route qui est visé. On entend "boum", puis plus rien : il n'y a plus rien de vivant dedans", ajoute-t-il, bluffé malgré tout par la qualité du renseignement israélien. "C'est la principale différence avec la guerre de 2006, et ce qui met le Hezbollah en danger".
Bombardements aveugles
Officiellement, l'armée israélienne cible l'infrastructure et les cadres du parti chiite libanais, dont la région est un bastion historique et l'un des points d'accès à ses alliés dans la région, la Syrie, l'Irak et l'Iran. La frontière toute proche lui servait de point d'entrée pour ses armes, ses hommes, ou son argent.
Mais même à Rayak, village mixte de 20 000 habitants où vivaient avant-guerre chiites et chrétiens, les bombardements, trop systématiques, s'apparentent à une punition collective à destination des chiites se refusant à lâcher le Hezbollah, et des autres communautés avec lesquelles ils coexistent ici étroitement.
"Fin septembre, Israël a fait savoir qu'il frappait la région. Nous devions évacuer si nous nous trouvions à proximité d'une infrastructure du Hezbollah. Je ne suis pas parti, n'imaginant pas que l'immeuble à côté – une école supposée vide – serait visé. Il l'a été. De même que le cimetière chrétien quelques jours plus tard. On a dû réenterrer nos morts avant de se préoccuper des vivants", témoigne Elias Maalouf, ancien viticulteur devenu vigneron et propriétaire de l'entreprise Château Rayak, qu'il a lancée dans une annexe de sa demeure familiale en 2015. Mais l'armée israélienne ne prend pas la peine d'avertir systématiquement les civils des zones de bombardement, en particulier dans la Bekaa.
Partir, "pour aller où ?"
Dans ce contexte, les habitants ont fui par tous les moyens, rejoignant le flot continu – les chiffres officiels parlent d'1,2 million – des naufragés de la guerre. Rayak a été abandonné aux chiens errants et aux jeunes du Hezbollah qui surveillent encore les lieux. De temps en temps, un vieillard, indéracinable ou sans autre alternative, fait un geste de bienvenue de la main depuis le seuil de sa maison encore debout, auquel on répond d'un "Mahraba, Hajj" (bonjour), comme si tout était parfaitement normal. La guerre a pourtant fait près de 3000 morts et 13500 blessés dans le pays, dont les trois quarts sont des civils – le Hezbollah ne communique plus le nombre de ses combattants touchés depuis le début de l'offensive terrestre israélienne.
On n'a aucune prise sur ce qui se passe. On ne peut qu'attendre. La solidarité est tout ce qui nous reste.
Tout autour de l'église aux vitraux soufflés, quelques familles chrétiennes ont décidé de ne pas partir. "Pour aller où ?", argue un passant qu'on interroge sur ses motivations. Elias Maalouf partage ce sentiment. S'il a mis sa famille à l'abri du côté de Beyrouth, ce passionné de train et d'histoire inventorie désormais son stock – des milliers de bouteilles de vin sont perdues – et reconstruit déjà sa cave, dont le toit a volé. Dans son quartier, il est le seul à encore y vivre avec quelques travailleurs syriens. "C'est une question de résilience : je suis chez moi ici. C'est ma terre ; ma maison", explique le quarantenaire, tandis qu'on entend, au loin, les lourdes frappes s'abattant sur Baalbek et sa banlieue.
Le 30 octobre, Avichay Ardraae, porte-parole arabophone de Tsahal, a publié sur le réseau social X un ordre d'évacuation générale de la ville, bombardée une soixantaine de fois depuis le 8 octobre 2024. Résultat : Baalbek est aujourd'hui inaccessible et désertée.
La solidarité, malgré tout
Pourtant, à quelques dizaines de kilomètres plus à l'ouest, tandis qu'on remonte les énormes embouteillages vers le centre de la Bekaa, on pourrait presque se croire dans un autre pays : à l'exception de quelques raids ciblés sur des véhicules de cadres du Hezbollah, cette partie de la plaine n'a pas encore été frappée. "Mais cela n'empêche rien. Cette nuit, ils (les Israéliens, NdlR) ont tapé si intensément des villages, à 10 km à peine à vol d'oiseaux du domaine, que le sol a tremblé. C'était terrifiant", témoigne Fabrice Guiberteau, œnologue de Château Kefraya, un domaine de 300 hectares fondé en 1979 dans la Bekaa Ouest, parmi les plus réputés du pays.
Ce Français, qui ne veut pas quitter ses équipes, a réduit ses déplacements au minimum et dort désormais au domaine : "Cela fait un mois que je n'ai pas vu ma fille. Elle vit à moins de 15 km, mais circuler est trop dangereux". Tout, en réalité, est devenu trop risqué : tailler les vignes ? Cela devra attendre. Les drones israéliens, qui quadrillent le ciel, pourraient considérer les rassemblements d'ouvriers dans les parcelles comme un acte hostile. Fertiliser des sols ? "Qui fera venir des camions de matière organique alors qu'ils pourraient être frappés ?", s'interroge-t-il. À défaut de visibilité, Fabrice Guiberteau attend, avec le mince espoir que les choses se tassent vite. "Mais je crains que cela s'éternise".
Faute de mieux, les gens se regroupent, petits îlots de solidarité spontanés d'une dizaine de personnes, d'une même famille, d'un même quartier, d'une même société. Comme Hassan, chiite évacué d'un village rasé de la Bekaa orientale, tractoriste à Château Kefraya, et qui a trouvé refuge chez son collègue et ami Ahmed, un sunnite. "On n'a aucune prise sur ce qui se passe. On ne peut qu'attendre. La solidarité est tout ce qui nous reste. Lui aurait fait la même chose pour moi", déclare ce dernier.