En Syrie, les premières législatives marquent un pas vers la normalisation: "Une avancée encourageante vers une politique plus modérée"
Dix mois après la chute du régime, la Syrie vient d'élire son premier Parlement post-Assad. Le scrutin, partiel et indirect, a vu l'affaiblissement des plus radicaux au profit de profils conservateurs, de technocrates et d'ex-rebelles.
- Publié le 06-10-2025 à 20h19
- Mis à jour le 06-10-2025 à 20h20

Les élections législatives, qui se sont tenues dimanche 5 octobre sans incident majeur, sont les premières depuis la chute de Bachar al Assad. Dans un discours prononcé à Damas, Ahmad al Charaa a salué "une étape essentielle de la reconstruction politique", affirmant que le nouveau Parlement devra "voter les lois en attente, notamment celles relatives à la justice transitionnelle et aux investissements". Il a aussi appelé les députés à "œuvrer à la réconciliation nationale et à restaurer la confiance dans les institutions".
Le scrutin, organisé selon une procédure indirecte, reposait sur un corps électoral de 6 000 membres répartis dans 49 circonscriptions. Dimanche, ils ont élu 119 députés issus de leurs propres rangs. Ces délégués avaient été sélectionnés au préalable sur la base de candidatures locales, en accord avec la Commission suprême électorale.
Les élections ont été reportées dans les zones tenues par les Forces démocratiques syriennes – Raqqa, Hassaké et Deir Ezzor – ainsi qu'à Soueïda, officiellement "jusqu'à leur intégration dans le système transitoire".
Frange islamiste affaiblie
Septante députés doivent encore être désignés par le président al Charaa. Ces nominations lui garantiront une minorité de blocage au Parlement, limitant les marges de la nouvelle assemblée, sans toutefois la transformer en une simple chambre d'enregistrement des décisions du pouvoir, comme à l'époque du parti Baas.
Selon Benjamin Fève, spécialiste de la Syrie, "ce scrutin marque avant tout une étape de la normalisation politique et de la restructuration institutionnelle, plus qu'un moment d'émancipation populaire".
Mais le principal enseignement reste l'affaiblissement de la frange islamiste la plus radicale. Alors que le premier gouvernement provisoire était contrôlé par les cadres d'Hayat Tahrir al Cham (HTC), ce gouvernement de transition, formé en mars 2025, avait déjà vu leur influence reculer : seuls quatre ministres sur les vingt-trois en sont issus. "Avec l'émergence d'un organe parlementaire sans membre HTC – à ce stade – et où seuls 3 % des élus sont des islamistes convaincus, c'est une avancée encourageante vers une politique plus modérée", écrit Charles Lister, analyste au Middle East Institute à Washington, dans sa newsletter hebdomadaire Syria Weekly.
Un "pragmatisme d'après-guerre"
Les hommes dominent en revanche la nouvelle assemblée, avec 93 % des élus. La Commission électorale, qui visait 20 % de femmes, a reconnu que "leur représentation restait insatisfaisante". Elle a aussi noté la faible présence des chrétiens (deux sièges) et des blessés ou invalides de la révolution (4 %), tout en précisant qu'Ahmad al Charaa corrigerait ces déséquilibres lors de ses nominations.
En dépit de ces limites, des signes d'ouverture apparaissent, sans toutefois bouleverser la domination sunnite et masculine : les trois parlementaires d'Afrine, dans le Nord-Ouest syrien, sont tous kurdes, dont la docteur Rankin Abdo, une militante critique à l'égard du président syrien. À Baniyas, dans la région alaouite côtière où des massacres ont eu lieu en mars, c'est un Alaouite, Amjad Akram Ali, qui a été élu alors qu'il était en lice contre dix candidats.
De fait, la nouvelle assemblée marque une forme de recentrage. La plupart des élus se réclament d'un "pragmatisme d'après-guerre", davantage tournés vers la gestion et la reconstruction que vers l'idéologie. Beaucoup viennent des milieux économiques ou associatifs, reflet du tournant libéral prôné par le président dans la conduite des affaires publiques.
Un compromis fragile
Les prochaines étapes prévoient, après une courte période de recours, la publication de la liste des députés nommés par le président, attendue d'ici la fin du mois. L'Assemblée élira ensuite son président et ses commissions, avant un vote de confiance au gouvernement intérimaire.
Le calendrier de transition prévoit enfin une révision constitutionnelle et des élections présidentielles d'ici quatre à cinq ans.
Pour les Syriens, ce scrutin reste malgré tout un compromis fragile, premier exercice d'une réconciliation politique. "Après quatorze ans de guerre civile et cinquante ans de dictature, la population n'a jamais été sensibilisée à la politique. Ce Parlement, c'est une page blanche", estime Benjamin Fève.
