"Surprise totale": en Israël, des décisions gouvernementales à l'assaut de la liberté de la presse
En quelques jours, le pouvoir politique israélien a donné une date de fin d'émission de la radio de l'armée et voté en première lecture au Parlement un projet de voué à fermer n'importe quel média étranger, sans décision de justice.
- Publié le 17-11-2025 à 10h01

Le 1er mars 2026, la radio de l'armée israélienne (Galei Tsahal, en hébreu) pourrait cesser d'émettre. Israel Katz, ministre de la Défense du pays, a confirmé jeudi 13 novembre cette décision gouvernementale, justifiée par le fait que la Galei Tsahal "ne sert pas de porte-parole ou d'oreille aux soldats", et que son existence même – qui remonte à 1950, deux ans après la création de l'Etat d'Israël – ne correspond pas aux valeurs de l'armée. Accusant la radio de l'armée d'être trop critique à l'égard des forces politiques, Israël Katz n'a pas donné d'exemple précis pour justifier son propos, et s'est appuyé sur un rapport commandé à un comité de sa conception.
"De nombreux comités ont été formés pour débattre de l'avenir de la chaîne […] mais aucun n'a été constitué de manière aussi partiale que celui nommé par Katz", a estimé le quotidien israélien de gauche Haaretz dans un article publié en fin de semaine dernière. Un avis partagé par le directeur de Galei Tsahal, Tal Lev Ram, qui a fait part de sa "surprise totale" face au rapport rédigé par un comité comportant, selon lui, de "nombreuses irrégularités", des "conflits d'intérêts", de "multiples manipulations" et "une sélection préméditée et partiale de ses membres".
Une indignation ignorée
Dans le pays, la radio de l'armée israélienne est considérée comme "l'un des diffuseurs et des organes d'information les plus importants et les plus informatifs", rappelait la semaine passée le Jerusalem Post. Selon le média Ice, elle détenait fin 2024 une part d'audience de 18,8 %, soit environ 900 000 auditeurs par jour. Si elle héberge principalement des contenus liés à la vie militaire israélienne, la radio produit depuis les années 70 des créneaux de divertissement, de débat, et des émissions culturelles.
La fermeture annoncée de cette entité qui emploie des soldats ainsi que des civils a donc provoqué une clameur populaire et la colère de l'opposition politique. Une indignation que le ministre de la Défense a décidé d'ignorer : "Toutes les attaques ciblées contre moi de la part de politiciens et de parties prenantes, ainsi que les tentatives de donner à cette décision une connotation politique étroite, ne m'aideront pas et ne changeront pas ma décision".
Un muselage croissant
L'annonce d'Israël Katz intervient dans un contexte de bras de fer entre plusieurs officiels de l'armée et la droite du pouvoir politique – à laquelle le ministre de la Défense appartient – sur la question de la gestion de la violence des colons israéliens en Cisjordanie occupée (dont La Libre Belgique résumait les enjeux dans son édition du samedi 15 novembre). Après que de nombreux soldats ont été attaqués par des Israéliens extrémistes religieux auteurs d'exactions contre des Palestiniens ces derniers mois, plusieurs voix de l'armée ont demandé au gouvernement d'agir contre l'essor d'un terrorisme juif en territoires occupés.
Si la radio de l'armée venait à effectivement fermer, elle serait un vecteur de moins pour porter ces doléances. "Nous considérons cela comme un coup dur réel, malheureux et dramatique pour l'armée populaire, la société israélienne et la liberté de la presse dans un État démocratique", a résumé Tel Lev Ram, son directeur. Outre la fermeture de Galei Tsahal, le gouvernement place ses pions en vue de celle de plusieurs médias internationaux à travers l'adoption, ce 10 novembre, en première lecture au Parlement (50 voix contre 41) d'un projet de loi en ce sens, en dépit de l'opposition du bureau du procureur général.
Préjudice à la liberté de presse
Présenté par le député du Likoud (parti de Benjamin Netanyahou) Ariel Kallner, le texte – s'il était finalement adopté – donnerait le pouvoir au gouvernement israélien d'interdire le travail des médias étrangers jugés "menaçants pour la sécurité nationale", sans approbation de justice préalable, comme cela est le cas dans la bande de Gaza depuis le début de la guerre du 7 octobre 2023. Concrètement, le ministre de la Communication serait alors en mesure de bloquer la publication numérique de médias audiovisuels étrangers (chaînes de télévision et sites web) dont le travail est basé en Israël.
Le projet doit être soumis prochainement au Comité national de sécurité (sous l'autorité du gouvernement et du Premier ministre, Ndlr), être débattu, puis présenté pour des lectures finales. Contacté par le média Times of Israel, Hagar Shachter, avocate membre de l'Association pour les droits civils en Israël, a désigné ce projet de loi comme "sans précédent par son ampleur et par le préjudice qu'il cause à la liberté de la presse". Celui-ci fait résonner la décision gouvernementale, prise en mai 2024, d'interdire la chaîne Al Jazeera en Israël. Du matériel de l'Associated Press avait alors été saisi sous prétexte que l'agence américaine fournissait des images à la chaîne qatarie.
