La Syrie opère une transition sur le temps long, avec déjà un certain succès sur la scène diplomatique
En un an, le régime d'Ahmad al Charaa a acquis une relative crédibilité internationale.

- Publié le 08-12-2025 à 13h29
- Mis à jour le 08-12-2025 à 17h59

La Syrie a entamé le 8 décembre 2024, il y a un an jour pour jour, un travail de réinvention qui promet d'être long. D'abord, parce qu'elle doit tourner la page d'une guerre civile de quatorze ans, inédite dans ses importations et projections de djihadistes à l'échelle internationale, et qui a littéralement ravagé une grande partie du pays. Ensuite, pour effacer les stigmates laissés durant plus d'un demi-siècle par la dictature brutale des Assad, évincée par une coalition djihadiste. Et il n'est pas sans ironie de constater que ceux qui relèvent ce défi sont d'anciens combattants islamistes, qui ont su gagner une certaine respectabilité en promettant de reconstruire un pays où chaque Syrien serait respecté, quelle que soit sa confession. Une unité syrienne qui, à l'image du pays, reste à reconstruire, alors que le spectre de la vengeance confessionnelle et de la sécession (côté kurde ou druze) continue de planer après les nombreux incidents de ces douze derniers mois.
Très vite, Ahmad al Charaa, l'ex-chef du groupe Hayat Tahrir al Cham (HTC) propulsé président par intérim, et ses compagnons de route ont mis en œuvre une transition politique qui se donne le temps, l'horizon constitutionnel et électoral ayant été projeté à cinq ans… "Ils donnent l'impression de ne pas être très pressés, que la transition n'est pas leur priorité", affirme le politologue Thomas Pierret, professeur à l'université d'Aix-en-Provence. Pour ce spécialiste de la Syrie, beaucoup de choses restent à faire sur le plan des institutions politiques mais "il n'y a aucune discussion sur les prochaines étapes". Par exemple, relève-t-il, "pour ce qui est de la nouvelle Constitution, on ne sait rien, ni comment on va la rédiger, ni qui va s'en charger".
Parlement peu représentatif
L'élection, début octobre, d'un nouveau Parlement est également loin de rassurer les observateurs sur la potentielle mue démocratique de la Syrie. Cette assemblée de 210 représentants, dont deux tiers sont élus au suffrage indirect au sein de collèges locaux constitués par le nouveau régime et un tiers est sélectionné par le Président, n'a aucun pouvoir législatif, son rôle étant seulement consultatif. Selon le politologue, "il s'agit d'un système de représentation qui passe par la cooptation plutôt que par le scrutin populaire, que HTC utilisait déjà à Idlib", du temps où le groupe administrait cette région du nord-ouest de la Syrie, soit les sept dernières années de la guerre.
Quant à sa représentativité, elle est toute relative : l'assemblée est pour l'heure essentiellement sunnite et masculine, alors que les désignations présidentielles n'ont pas encore eu lieu. "Les femmes ne sont que quatre pour cent et les parlementaires issus des minorités représentent moins de 15 % des membres alors que leur part dans la population résidente est au moins de 30 pour cent", précise dans la revue de géopolitique Conflits, le géographe Fabrice Balanche, professeur à l'université de Lyon. "Ahmad al Charaa va-t-il essayer de corriger le déficit de représentativité apparu au niveau des femmes, des chrétiens, parmi les proches de (l'ex-) HTC ou les technocrates promis pour leurs compétences ? Cela fait beaucoup de paramètres à gérer en même temps", pointe M. Pierret.
Crédibilité diplomatique
Quoi qu'il en soit, le passé du nouveau maître de Damas irrigue les nouvelles institutions, inspirées par des mécanismes issus de la culture du pouvoir totalitaire. "Il a une conception plus archaïque du pouvoir, à la fois autocratique et élitiste, qui vient de sa socialisation dans les mouvements djihadistes", précise le spécialiste. "Ces mouvements sont allés rechercher de très vieilles conceptions de la légitimité politique, qu'ils ont un peu mélangées à leur sauce. Dans la théologie politique islamique, les conceptions médiévales de la légitimité politique ne font aucune place à des notions comme la souveraineté populaire."
Parallèlement, les anciens djihadistes ont réussi à obtenir une crédibilité politique régionale, et même internationale, en particulier auprès de puissances très conservatrices. "Leur premier et immense succès est avant tout diplomatique. Et ils le doivent à (l'Arabie saoudite de) Mohammed ben Salmane et à (la Turquie d') Erdogan, qui leur ont permis de se mettre dans la poche Donald Trump, ce qui était loin d'être gagné d'avance", souligne M. Pierret. Par ailleurs, les accointances avec les régimes sunnites du Golfe ne sont sans doute pas étrangères au type de régime et d'institutions mises progressivement en place à Damas.
Sur le plan économique, la Syrie peine à redémarrer et rebâtir son appareil productif, alors que la levée des sanctions internationales n'est encore que partielle et que la reconstruction du pays se fait attendre. "Beaucoup de promesses d'investissements viennent du Golfe mais très peu de choses se concrétisent. Il y a un niveau de destruction tel qu'il est illusoire de s'imaginer que le pays puisse rétablir rapidement ne serait-ce que les infrastructures de base permettant de créer un climat propice pour les investissements étrangers."