En Iran, l'omniprésente mafia de l'eau assoiffe le pays : "La République islamique a créé un système de corruption généralisé"
L'Iran traverse l'une de ses pires sécheresses depuis des décennies. Le dérèglement climatique aggrave la gestion de l'eau défaillante depuis des décennies.

- Publié le 21-11-2025 à 15h50
- Mis à jour le 21-11-2025 à 15h53

Les autorités iraniennes ont lancé ces derniers jours des opérations d'ensemencement des nuages pour provoquer des pluies, alors que l'Iran traverse l'une de ses pires sécheresses depuis des décennies. En grande partie aride, le pays souffre depuis des années de sécheresses chroniques et de vagues de chaleur qui devraient s'aggraver avec le réchauffement climatique.
Selon l'agence Irna, l'Iran connaît actuellement son "automne le plus sec depuis 50 ans". D'après le service météorologique national, les précipitations sont cette année inférieures de 89 % au taux moyen à long terme. Selon les autorités locales, les précipitations dans la capitale n'ont jamais été aussi faibles depuis un siècle, et la moitié des provinces iraniennes n'ont pas vu une goutte de pluie depuis des mois. Les niveaux d'eau des réservoirs qui alimentent de nombreuses provinces ont atteint des niveaux historiquement bas.
"Une période de cinq années de sécheresse comme le vit l'Iran n'est pas inhabituelle avec le climat actuel. Pourtant, dans un monde sans changement climatique, des évènements similaires seraient attendus deux à trois par siècle, et ne seraient pas si extrêmes", souligne le réseau international World Weather Attribution dans une étude parue ce vendredi. L'étude constate aussi que la crise de l'accès à l'eau que vivent l'Iran et d'autres pays voisins "a été aggravée par une consommation et une gestion non durables de l'eau, la dégradation des pâturages et l'expansion de l'agriculture".
Montagnes enneigées
n effet, de l'avis des observateurs, le dérèglement climatique d'origine humaine, accompagné de sécheresses importantes dans de nombreux pays de la région, vient en fait aggraver une gestion lourdement défaillante de l'eau, remontant à l'époque du Shah, mais qui s'est encore aggravée ces trente dernières années. "L'Iran est un pays aride mais disposant de beaucoup de montagnes enneigées, qui constituent des réservoirs d'eau considérables. L'Iran dispose donc de beaucoup d'eau. Mais elle n'est pas bien gérée, elle est perdue, elle est gâchée", résume le géographe Bernard Hourcade, directeur de recherche émérite au CNRS, au Centre de recherche sur le monde iranien.
Tout d'abord via des canalisations défaillantes, qui connaissent beaucoup de pertes. Ensuite, les réservoirs entourant la capitale de Téhéran se sont révélés au fil du temps bien trop limités au regard de la croissance démographique. "Au début des années 1970, plusieurs années de grande sécheresse ont provoqué une hécatombe dans le bétail iranien. Téhéran comptait alors 2 millions d'habitants, et les barrages ont été capables de ravitailler les habitants. Aujourd'hui, ils ne sont plus à la hauteur pour les 15 millions de Téhéranais."
D'autre part, une "mafia de l'eau" sévit dans le pays. Autant dans les villes que dans la campagne, les systèmes traditionnels d'irrigation ont été déstructurés lors de la réforme agraire en 1960, à l'époque du Shah, et remplacés au final par une multiplication de puits, pour la plupart illégaux. Ces puits profonds ou semi-profonds seraient au nombre d'un million dans le pays. À la campagne, les paysans creusent dans leur champ pour pomper l'eau, sans autorisation et sans que les quantités d'eau soient limitées.
Pompage d'eau polluée
De même en ville, où des puits sont aménagés pour alimenter des immeubles (arrosage, piscine…) avec une eau polluée. "Les nappes phréatiques sont donc ainsi vidées, sans contrôle et sans gestion", relève Bernard Hourcade. "À l'époque du Shah, vu l'absence de gestion, c'étaient les grands propriétaires qui faisaient ce qu'ils voulaient. La république islamique, elle, a créé un système corruptif généralisé et "démocratisé". Le contrôle n'existe plus, et il existe une sorte de mafia de l'eau, en quelque sorte."

Exemple : autour du lac d'Ourmia, au nord-ouest du pays, les petits barrages se sont multipliés, transformant au final l'étendue d'eau en lac de sel. Si ces barrages ont été construits légalement, les limitations garantissant un écoulement minimum vers le lac, n'ont par exemple pas été appliquées, en raison de la corruption. Dans d'autres régions comme le Khouzistan, riche province qui héberge quelque 40 % des fleuves iraniens, l'eau est aussi détournée par des propriétaires privés, qui en font un usage personnel à court terme, privant d'eau les petits paysans en aval.
Tomates spéculatives
En outre, en Iran, comme dans la plupart des pays (y compris la Belgique), c'est l'agriculture qui consomme 90 % de l'eau. Or, après la révolution islamique, ont été constitués de grands domaines agricoles cultivant à destination des grandes villes melons, tomates, haricots verts ou aubergines. Des légumes très appréciés depuis toujours par les Iraniens. "ll s'agit d'une agriculture spéculative : non pas pour satisfaire un besoin économique mais pour obtenir assez rapidement un revenu financier substantiel. Schématiquement, quelqu'un qui a de l'eau et une terre va louer cette terre pendant six semaines à un entrepreneur qui va produire 50 à 100 tonnes de tomates à destination de Téhéran, en engageant des ouvriers afghans. Sans se soucier des quantités d'eau utilisées", décrit Bernard Hourcade.
Les sanctions internationales sont aussi un facteur : à la suite des accords nucléaires, en 2015, le gouvernement réformateur avait signé un contrat avec une entreprise française pour établir un grand plan de gestion de l'eau à 30 ans, accompagné d'accords avec les pays voisins. "Lorsqu'en 2018, Donald Trump a déchiré les accords nucléaires, tout a été abandonné", relève le géographe.
Pour les Iraniens, la situation de pénurie d'eau actuelle est en tout cas vécue comme une déchéance. Jusqu'à il n'y a pas si longtemps, le pays disposait d'une gestion de l'eau réputée, pratiquée depuis l'Antiquité. Notamment grâce à l'ancien système de qanats qui puisent l'eau des sources aquifères en amont des vallées et la font circuler par gravité le long de tunnels, souvent sur de nombreux kilomètres. Une technique économe et gérée collectivement, utilisée jusqu'en 1950.
Humiliation
"Pour les Iraniens, avoir été les meilleurs du monde en matière de gestion écologique de l'eau jusqu'en 1950, et aujourd'hui être confrontés à cette crise scandaleuse de l'eau, c'est une humiliation", estime le géographe, qui ne pense cependant pas que la situation pourrait pousser la population à une véritable révolution. "Maintenant, dès que quelque chose arrive en Iran, on dit que cela va être une révolution qui va faire tomber le régime. Soyons extrêmement prudents de ce point de vue : les crises de l'eau sont permanentes en Iran. Cela crée du mécontentement mais pour les Iraniens, l'eau est une difficulté qui se rajoute au problème de l'essence, au chômage, à l'inflation… C'est la non-goutte d'eau qui ne fait pas déborder le vase."

Le retour de la pluie pourraient réduire les pénuries. Des précipitations sont déjà tombées ces derniers jours dans certaines provinces. Quand à la proposition du président d'évacuer Téhéran, elle a été rapidement rejetée : "Pour aller où ? Dans le désert ?"