La sobriété énergétique provoque de vifs débats, "on ne gagnera pas cette lutte avec un discours alarmiste"
Face à l'urgence climatique, faut-il imposer la sobriété aux citoyens ou seulement la proposer ? Le débat est vif dans de nombreux pays occidentaux.

- Publié le 14-09-2022 à 10h29
- Mis à jour le 15-09-2022 à 13h29

"Avec mes collègues scientifiques, on n'est pas tous d'accord sur le sujet, explique Thierry Libaert, conseiller au Comité économique et social européen. Le volontariat est évidemment toujours plus efficace, mais cela reste très compliqué. Il y a un gouffre entre le déclaratif et le comportemental. Les gens disent qu'ils sont prêts à faire plein de choses par rapport au dérèglement climatique, mais dans la réalité, c'est une autre histoire."
"De bonnes excuses pour ne pas agir"
Et le Français de prendre pour exemple un récent sondage, selon lequel 68 % des Européens prennent en compte l'impact environnemental des produits lors de leur décision d'achat. "Mais quand on voit ce qui sort des caddies, c'est négligeable. On trouve toujours de bonnes excuses pour ne pas agir. C'est la même chose pour le commerce équitable : les Belges sont trois quarts à y être favorables, mais la filière équitable, c'est en moyenne 20 euros par foyer, c'est-à-dire quelques bananes et une plaquette de chocolat."
Selon celui qui est aussi professeur à l'Université catholique de Louvain, il faut prendre en compte cette "schizophrénie" que nous avons chacun en nous.
Mais ce n'est pas tout. Selon lui, la sobriété ne sera acceptée dans nos pays que s'il y a une justice sociale. "En Belgique, nous sommes influencés par l'expérience française. Le fait d'avoir imposé une fiscalité environnementale a paralysé la France pendant plusieurs mois avec le mouvement des gilets jaunes, poursuit notre interlocuteur. Les contestataires étaient prêts à faire des efforts, mais ils voulaient que ceux-ci soient partagés et, plus particulièrement, par les populations les plus aisées."
Ce serait cette même logique que l'on retrouve dans le mouvement actuel contre les jets privés. "Les gens se disent : ne me demandez pas de limiter ma vitesse sur l'autoroute alors qu'en même temps, il y a ces jets privés. Pourquoi est-ce que je me sacrifierais alors que mes voisins, ou des personnes qui polluent davantage que moi, ne font rien ? Personne ne veut se sentir le dindon de la farce."
"Moins heureux"
Enfin, il existerait un problème de "tonalité" dans le discours actuel. "Sur les sujets du changement climatique, on a l'impression que le ton est alarmiste, contraignant. On est dans l'idée que pour lutter contre le dérèglement climatique, il faut se priver : abandonner son véhicule thermique, ne plus manger de viande, ne plus prendre l'avion, etc. La sobriété est pensée comme de la privation… et donc qu'on sera moins heureux !" Bref, rien de "très mobilisateur", selon Thierry Libaert, "d'autant plus qu'on a toujours l'impression qu'on passera entre les gouttes".
Pour le conseiller, il faut, au contraire, un nouveau récit, un nouvel imaginaire. "On ne gagnera pas cette lutte contre le dérèglement climatique avec un discours alarmiste, un discours très technique aussi. On n'arrivera pas à mobiliser les gens si on leur dit que l'idéal est de combattre les émissions de CO2, les gaz à effet de serre."
Le discours de Martin Luther King
Et le professeur de prendre pour exemple le célèbre discours de Martin Luther King. "Il n'a pas fait un étalage descriptif de la ségrégation ethnique aux États-Unis, mais il a dit qu'il avait un rêve d'égalité. Il ne faut pas dire qu'on lutte contre les émissions de CO2, mais qu'on ambitionne d'avoir un air plus pur, une alimentation plus saine, un mode de vie moins stressant."
Pour M. Libaert, il est "tout à fait possible" de mobiliser une large majorité de citoyens sur de tels objectifs. "On se rendra alors compte que la lutte contre le dérèglement climatique est un moyen d'arriver à ces objectifs, et pas un but en soi. Il faut donner envie et on ne peut pas le faire avec un discours aussi technique et alarmiste qu'actuellement."