"Je ne pense pas que cette épidémie sera terminée dans deux mois" : les raisons de s'inquiéter, ou non, d'Ebola
Ce que l'on sait d'après les différents experts de la santé à propos du virus Bundibugyo qui sévit actuellement dans ces pays d'Afrique alors que l'Organisation mondiale de la santé devait convoquer ce mardi un comité d'urgence pour émettre des recommandations temporaires.

- Publié le 20-05-2026 à 06h32
- Mis à jour le 20-05-2026 à 16h33

Dans quelle mesure faut-il, ou non, s'inquiéter de l'épidémie de maladie à virus Ebola (virus Bundibugyo) qui sévit depuis plusieurs semaines à présent en République démocratique du Congo et en Ouganda ? C'est la question à laquelle des experts du monde entier, y compris des infectiologues et virologues belges, ont répondu ces jours-ci, alors que l'Organisation mondiale de la santé (OMS) devait convoquer ce mardi un comité d'urgence pour émettre des recommandations temporaires concernant le variant Bundibugyo du virus Ebola.
Cela, après avoir qualifié, dimanche, la situation d'urgence de santé publique de portée internationale (USPPI), ce qui correspond au niveau d'alerte sanitaire international le plus élevé que l'OMS puisse déclarer en vertu du Règlement sanitaire international. Une USPPI est un mécanisme juridique formel prévu par le Règlement sanitaire international, conçu pour déclencher une coordination et un soutien internationaux en cas d'événements graves de santé publique. Cela ne signifie pas pour autant que l'épidémie est devenue une pandémie mondiale. L'OMS affirme que la situation ne répond pas aux critères d'une urgence pandémique. Cette alerte indique plus exactement que l'événement de santé publique est "considéré comme suffisamment grave pour nécessiter une action internationale coordonnée, une surveillance renforcée, la mobilisation de ressources et une collaboration transfrontalière", selon l'OMS.
Les raisons de s'inquiéter
Preuve que l'on ne badine pas, loin de là, plusieurs éléments plaident effectivement en faveur d'une situation particulièrement préoccupante. Et cela, pour plusieurs raisons, comme l'a expliqué le Dr Daniela Manno, professeure adjointe de clinique à la London School of Hygiene & Tropical Medicine, dont les propos sont relayés par le Science Media Center : "Premièrement, le nombre de cas suspects signalés avant confirmation suggère que la transmission a pu se poursuivre pendant plusieurs semaines avant que l'épidémie ne soit officiellement reconnue." La non-détection des transmissions dans les établissements de soins ainsi que les lacunes dans la prévention et le contrôle des infections laisseraient supposer que l'ampleur de l'épidémie à l'heure actuelle est largement sous-estimée. Le dernier bilan faisait état de 131 décès recensés et de 513 cas suspects, un chiffre qui sera forcément revu à la hausse de jour en jour, alors que des cas ont été identifiés à Kinshasa et à Kampala, soit à des centaines de kilomètres de la province d'Ituri.
Un deuxièmement élément qui a de quoi préoccuper est la situation chaotique des régions concernées. "L'épidémie survient dans une région touchée par l'insécurité, les déplacements de population et une forte mobilité de la population, autant de facteurs qui peuvent compliquer la surveillance, le traçage des contacts et la prestation de soins de santé", poursuit la spécialiste. On se rappellera qu'une précédente épidémie d'Ebola ayant touché les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri entre 2018 et 2020 – et pour laquelle l'OMS avait aussi déclaré une USPPI – avait duré près de deux ans. "L'insécurité et la méfiance au sein de la population ont perturbé à plusieurs reprises le traçage des contacts, la vaccination et les activités de riposte" souligne encore le Dr Manno.
Troisième facteur aggravant, la nature de la souche en circulation, en l'occurrence Bundibugyo, un virus Ebola rare identifié jusqu'à présent seulement lors de deux épidémies documentées (en Ouganda en 2007 et en RDC en 2012) et pour lequel il n'existe actuellement aucun vaccin homologué ni traitement spécifiquement approuvé. L'absence de vaccin en phase finale de développement clinique susceptible d'être rapidement déployé pendant l'épidémie peut faire craindre le pire, d'autant que la létalité reste fort élevée, avec un taux de mortalité estimé à 1 cas sur 3.
Aussi, pour contrecarrer l'épidémie, il faudra donc avant tout compter sur "les mesures classiques de santé publique telles que le dépistage rapide des cas, l'isolement, la recherche des cas contacts, la prévention et le contrôle des infections, les inhumations sécurisées et la mobilisation communautaire", énumèrent les scientifiques.
Les raisons de se rassurer
A contrario, on peut aussi espérer un scénario moins catastrophe dans la mesure où la République démocratique du Congo n'en est pas à sa première épidémie Ebola. L'Ouganda a aussi acquis une sérieuse expérience dans la gestion d'épidémies de ce type. En matière de riposte, "la capacité de la RDC est aujourd'hui nettement supérieure à ce qu'elle était il y a dix ans", fait remarquer la scientifique. Tout en ajoutant que "la déclaration d'USPPI permet de mobiliser l'attention internationale, les financements, l'assistance technique et la coordination entre les pays et les agences de santé publique". On a donc ici toutes les raisons de penser qu'en déployant de tels moyens, on se donne un maximum de chances d'endiguer au mieux et au plus vite cette épidémie.
Si les épidémies d'Ebola peuvent dévaster localement des régions, décimant les populations locales, et "bien que l'évolution de la situation est préoccupante, le risque global demeure faible", d'après Dr Natsuko Imai, chercheuse en épidémies et épidémiologie à l'Imperial College de Londres. En théorie, il ne faudrait pas craindre qu'il se propage à la vitesse et avec l'intensité de certains virus respiratoires comme le Covid ou la grippe. Un contact direct avec des fluides corporels ou des matières contaminées provenant d'une personne infectée est en principe nécessaire à la transmission, rendant beaucoup moins probable une propagation à l'échelle mondiale.
L'épidémie d'Ebola qui frappe la RDC pourrait durer longtemps, a averti mardi Anne Ancia, représentante de l'OMS en RDC. "Je ne pense pas que cette épidémie sera terminée dans deux mois. L'ampleur de l'épidémie dépendra de la rapidité de notre réponse, de notre capacité à stopper rapidement la transmission. Nous ne disposons pas de vaccin et nous devons donc compter sur la coopération de la population".
Quant à la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), elle a annoncé ce mardi avoir activé son plus haut niveau de réponse face à l'épidémie. "La FICR a déclenché son niveau d'intervention d'urgence le plus élevé. Nous intensifions nos activités, notamment en activant nos mécanismes régionaux et mondiaux de déploiement d'urgence", a annoncé à Genève Anne Archer, cheffe du département soins cliniques et santé publique en situation d'urgence de la FICR. L'organisation déploiera dans les prochains jours des équipes spécialisées en santé publique ainsi que des experts dans les zones touchées. Des "kits d'inhumation sûre et digne" sont actuellement acheminés vers les zones affectées depuis Kinshasa et Dubaï, a précisé Mme Archer.