Corps à corps avec les morts légués à la médecine
Maïté Van de Woestijne exerce un métier rare, méconnu et qui n'est pas sans risque : celui de prosectrice. Cette jeune femme de 30 ans réceptionne les corps légués à la médecine, les déshabille, les rase, leur tatoue un numéro d'identification, les embaume ou les plastine, traite leurs os pour la conservation. Reportage.
- Publié le 20-07-2015 à 14h57

Maïté Van de Woestijne exerce un métier rare et méconnu, celui de prosectrice. À l'UCL, elle gère les corps légués à la médecine. La jeune femme vit son activité professionnelle avec beaucoup de sensibilité et d'humanité.
La manière dont Maïté Van de Woestijne aborde son métier est tout ce qu'il y a de plus sensible. "Je suis souvent touchée par ce que je vois. Quand je reçois les corps, ils présentent souvent des cicatrices, des prothèses, des amputations de membres, des mastectomies. Je vois la souffrance. J'ai toujours ce moment de silence où je pose ma main sur leur joue. Je me pose des questions sur ce qu'a été leur vie, leur mort. Je leur parle et si je les cogne malencontreusement, je m'excuse à haute voix" , confie-t-elle.
Voilà qui contraste avec les lieux où elle travaille. Quelques pièces au niveau -1 du campus de l'UCL à Woluwe-Saint-Lambert. Dans l'une, une grande table métallique, une balance, une trancheuse circulaire, des étagères remplies de bidons de produits chimiques (acétone, désinfectant, phénol, formol, chlorure de zinc…), des seaux en plastique fermés dont les étiquettes laissent peu de place à l'imagination ("crâne décalotté avec cerveau", "dures-mères"), des crânes humains stockés dans des cartons, deux colonnes vertébrales, des dizaines de phalanges dont certaines, baignant dans un liquide, sont conservées dans des bocaux, une main réassemblée avec du fil de nylon et un cercueil posé à la verticale. Sur la table métallique, deux formes sont recouvertes de pièces de draps blancs. Il s'agit de morceaux de corps plastinés, un tronc et son bassin. Dans une autre pièce, le musée, on découvre, exposés dans des vitrines, une tête sans cerveau coupée en deux, des cerveaux, des fœtus à différents stades de développement plongés dans le formol et même un squelette de bébé.
Une émouvante cérémonie religieuse avec les familles
Dans ces lieux, la mort est omniprésente et pourtant, ils sont marqués par la vitalité, la luminosité de Maïté van de Woestijne. Cette jeune femme de 30 ans exerce le métier rare (ils sont moins de 20 en Belgique) et méconnu de prosecteur. Elle réceptionne les corps légués à la médecine (ici, à l'UCL), les déshabille, les rase, leur tatoue un numéro d'identification, les embaume ou les plastine, traite leurs os pour la conservation. Chaque année, 80 à 90 corps sont légués à l'Université. Pour bien faire, il en faudrait 120, vu le nombre croissant d'étudiants en faculté de Médecine. Ces corps vont servir pour les apprentissages des étudiants en médecine et médecine dentaire mais aussi à des chirurgiens pour des tests d'intervention ou de pose de prothèses. Les donneurs sont de profils très variés. Seuls les corps de personnes décédées de mort violente, qui sont décomposés ou qui ont été autopsiés sont refusés. Ils seront conservés pendant un an et demi avant d'être restitués aux familles. Une fois par an, en novembre, les étudiants de l'UCL organisent une cérémonie religieuse pour les familles de ceux et celles qui ont choisi de léguer leur corps. Ils y expliquent en quoi ces legs ont été importants pour eux. Un moment très émouvant pour les familles qui en ressortent apaisées.
Comment Maïté van de Woestijne a-t-elle fait ce choix de carrière si atypique ? "Je n'ai pas fait d'études supérieures et j'ai accumulé des tas de jobs. Je me suis cherchée pendant longtemps. J'aime beaucoup le contact avec les gens et rendre les choses belles. Il y a trois ans, j'ai eu un déclic : travailler dans les pompes funèbres. On s'occupe du transport, de la toilette et de l'habillement des corps, des démarches administratives, de faire le lien avec la famille, de la cérémonie. Trois mois avant d'entreprendre ces études, mon grand-père est décédé et je me suis chargée moi-même des soins de son corps. C'est là que j'ai compris que j'étais faite pour ce métier" , raconte-t-elle.
Un vilain petit secret
Pendant sa deuxième année d'études, Maïté van de Woestijne réclame à cor et à cri plus de pratique. Quand elle arrive enfin, ce n'est pas ce qu'elle espérait. Elle comprend alors que c'est la thanatopraxie qu'elle veut exercer. Ce terme désigne l'art de préserver les dépouilles de la décomposition, de les rendre présentables pour les funérailles. La jeune femme, à peine diplômée en pompes funèbres, trouve une formation de deux ans en thanatopraxie à Arlon, qu'elle a entamée en septembre dernier. "Grâce à mon professeur qui me voyait impatiente de trouver du travail, j'ai appris que l'UCL recrutait un prosecteur. Je ne connaissais pas ce métier. J'ai postulé et sur les 27 candidatures, c'est la mienne qui a été retenue" , dit-elle. "Enfin, j'ai trouvé ma voie et ma place ! Je suis très épanouie et très apaisée" , lance-t-elle dans un grand sourire. Son travail est très tabou pour son entourage. "Je ne peux pas en discuter avec ma famille. C'est choquant pour eux, même s'ils sont fiers de moi. Ma mère commence à s'habituer mais pour mon père, ce n'est pas possible. Quand je rencontre quelqu'un, je ne dis plus jamais d'emblée quel métier je fais car les gens ne comprennent pas. C'est mon vilain petit secret… C'est dur de garder ça pour moi. Les seules personnes avec qui je peux en parler, ce sont les thanatopracteurs."
Son travail n'est pas sans risque. "On doit se faire vacciner contre le tétanos et les hépatites, qui restent transmissibles après la mort, faire attention à la tuberculose." Il est aussi très technique. "Ce métier s'apprend sur le tas car il n'y a pas de formation. Des collègues m'appellent "MacGyver" car j'essaie toujours de trouver des solutions créatives à des problèmes" , s'amuse la jeune femme.
Petits trucs et système D
La technique de l'embaumement consiste en l'injection de chlorure de zinc dans le corps, qui va d'ailleurs donner une teinte grise à la peau. Certaines zones, comme les extrémités, ne s'imprègnent pas toujours bien du produit. "On doit alors faire des injections locales et quand ça ne va toujours pas, j'ai un truc. Je trempe de vieilles chaussettes dans le chlorure de zinc et je les enfile aux pieds du corps. Ça marche très bien." Un cerveau devait être photographié à 360°. La prosectrice a trouvé un système D en le traversant de fils de nylon attachés à des bâtons de cotons-tiges afin de pouvoir suspendre l'organe à un tréteau. Maïté van de Woestijne va aussi tenter pour la première fois de séparer les différentes pièces d'un crâne sans les casser. "C'est un truc de mon collègue. Je vais le remplir d'eau et de haricots secs et les laisser fermenter. Normalement, les morceaux de crâne devraient se dissocier."
La plastination, qui permet de préserver les organes et les corps en remplaçant les liquides organiques et les graisses par un polymère, demande des mois de travail. "Les organes ou les parties de corps sont plongés dans différents bains d'alcool puis d'acétone, placés à - 20° au congélateur et enfin en chambre froide. Ce processus dure des semaines. On les trempe ensuite pendant plusieurs semaines dans un polymère, tout en les conservant à - 20°, - 30°. Grâce à cette technique, les parties de corps sont rendues imputrescibles et les étudiants peuvent les observer, les palper" , explique la prosectrice. Elle pratique également la plastification des os pour qu'ils se conservent sans se casser. "Là aussi, on doit tester différents mélanges de produits chimiques et on rate parfois notre coup."
Accomplir leur dernier souhait
La jeune femme a déjà traité 300 corps, une quarantaine à l'UCL et le reste pendant ses études. Parmi eux, un ami qui s'est donné la mort. "Poser ces gestes, c'est ma façon de faire mon deuil" , indique-t-elle. Curieuse et passionnée de son métier (au point qu'elle reste en dehors des heures de travail pour apprendre de nouvelles choses), elle a le sentiment d'être utile à la société, "et d'accomplir le souhait de ces personnes qui ont légué leur corps. Rien ne me rend plus triste que quand je constate que les corps sont inutilisables. Cela arrive à des gens morts sur la table d'opération quand leur système circulatoire est abîmé. Il n'est alors plus possible de les embaumer" . Maïté van de Woestijne espère que l'éclairage qu'elle livre sur son métier brisera bien des a priori et suscitera des vocations.