"PS et Ecolo ont voulu envoyer un message sur le port du voile, mais ce n'est pas si finement joué"
Audrey Vandeleene revient sur le retour du débat sur le port du voile à Bruxelles et sur les propos polémique de Bart De Wever dans le cadre de notre rendez-vous "Focus Communales".

- Publié le 11-09-2024 à 17h53
- Mis à jour le 11-09-2024 à 18h04

Il est bon en campagne de faire parler de soi. Tous les candidats le savent. Ils sont prêts à tout pour être au centre de l'attention.
Pour quelques politiciens, la chose est plus aisée. Et Bart De Wever en fait clairement partie. Le président de la N-VA, actuellement chargé de la formation du gouvernement fédéral, se retrouve régulièrement sous le feu des projecteurs. D'autant plus quand il se laisse aller à l'une de ses réparties dont il a le secret. Ce mardi, le leader des nationalistes flamands y est d'ailleurs allé très fort, ciblant directement les jeunes issus de l'immigration comme étant les principaux auteurs de comportements inciviques. Levée de boucliers d'un côté, applaudissements de l'autre.
Bart De Wever a fait mouche, encore une fois. Mais tous les coups sont-ils permis en campagne ? Peut-on jouer sur n'importe quel tableau, quitte à stigmatiser une certaine partie de la population ? Pour répondre à toutes ces questions, La Libre a interrogé Audrey Vandeleene (ULB). La politologue décrypte les propos de De Wever et revient sur la réouverture du débat sur le port du voile à Bruxelles ainsi que sur le report de la LEZ dans la capitale, dans le cadre de notre rendez-vous Focus Communales.
Comment interprétez-vous cette sortie de Bart De Wever sur les jeunes issus de l'immigration à Anvers ?
C'est forcément lié aux élections du mois d'octobre. Il s'exprime sur un événement dans la commune où il est candidat-bourgmestre, en essayant de puiser dans le répertoire de son concurrent direct, le Vlaams Belang. En effet, on voit de nombreux transferts de voix entre les élections de 2019 et de 2024 de la N-VA vers le Vlaams Belang. Bart De Wever tente donc de juguler ce flux. Mais il joue un jeu très dangereux.
User du vocabulaire de l'extrême droite peut être à double tranchant pour le leader de la N-VA ?
Oui ! C'est compréhensible qu'il utilise cette stratégie, mais elle est risquée. L'original va souvent être préféré à la copie. Ce n'est donc pas certain qu'il puisse en se positionnant sur ces enjeux de sécurité réussir à récupérer des électeurs qui l'ont quitté pour le Vlaams Belang. Les élections communales présentent une difficulté particulière pour les nationalistes flamands. Il s'agit d'un parti qui se positionne surtout sur des questions économiques et communautaires, qui ne sont pas des thématiques très porteuses au niveau local. C'est pourquoi ils choisissent de miser sur d'autres enjeux, comme la sécurité.

De manière générale, la sécurité va-t-elle être une des thématiques les plus importantes dans cette campagne communale ?
C'est une thématique qui est toujours importante pour les élections locales. Surtout dans les grandes villes en Flandre. D'autant que le Vlaams Belang a eu tendance à augmenter son score lors du scrutin de juin. Les partis vont faire revenir peut-être l'aspect sécurité pour titiller l'extrême droite sur son terrain de jeu.
Les propos du bourgmestre d'Anvers rappellent la sortie de Pierre-Yves Jeholet qui avait aussi tenu des propos polémiques peu de temps avant le scrutin fédéral ou encore celle de Conner Rousseau sur Molenbeek. Cette forme de discours stigmatisant n'est-elle pas devenue la norme pour les élus en campagne ?
C'est une tendance européenne, voire mondiale. De manière générale, ce type de discours se normalise. Les élus vont chaque fois un peu plus loin dans le politiquement correct. La droite se lâche dans son discours en espérant rattraper les électeurs qui partent vers l'extrême droite. A l'inverse, certains - plutôt au centre - se positionnent comme des partis qui ne succomberont jamais à cette tendance. On assiste donc à une polarisation.
On a assisté ce mardi à un énième retour du débat sur le port du voile à Bruxelles, suscité par le PS et Ecolo. Faut-il y voir un lien avec les élections communales qui approchent à grands pas ?
Il faut quand même noter que ces deux partis de la majorité s'engagent sans vraiment se positionner. Ils ont appelé à mettre en place un groupe de travail. Ils veulent juste envoyer un signal à l'électeur, pour montrer que le sujet est important et qu'il sera abordé plus tard. Ils pourront très bien se rétracter ou mettre des limites au port de signes convictionnels quand la question sera réellement sur la table.
Le MR a en tous les cas sauté sur l'occasion pour attaquer le PS et Ecolo...
Oui ! Et quand on voit les dynamiques de votes, ce retour du débat sur le port du voile n'est certainement pas une si mauvaise chose pour le MR. Ca permet aux libéraux de réaffirmer leur position qui n'a jamais vraiment changé sur le sujet. Ils ont toujours été pour la neutralité de l'Etat et contre le port de signes convictionnels. Ils sont assez clairs dans leur message et ça leur permet d'enfoncer le clou. On sait que la stabilité dans le positionnement est bénéfique pour les résultats électoraux.
La manœuvre du PS et d'Ecolo pourrait donc finalement se retourner contre eux ?
En tous les cas, eux ne prennent pas position. Le PTB, lui, le fait. Et il leur reproche de ne pas aller assez loin. On sait en plus que c'est leur grand rival vu que c'est le PTB qui leur vole le plus d'électeurs. Ce n'est donc en effet pas très finement joué de la part d'Ecolo et du PS.
Est-on face à une démarche communautariste ?
Oui. On peut aussi se dire qu'ils se sentent acculés par le succès de la Team Fouad Ahidar. Une partie de l'électorat qu'ils cherchent à atteindre pourrait se tourner vers ce nouveau parti qui a surpris en juin et qui va peut-être encore surprendre en octobre. En surfant sur ces sujets, Ecolo et le PS s'adressent clairement à ces électeurs.
D'un autre côté, on voit le MR s'allier au PS et aux Engagés pour acter le report de la LEZ (Low Emissions Zone, zones de basses émissions) à Bruxelles. N'est-ce pas également une manœuvre en vue des élections du mois d'octobre ?
Je ne suis pas certaine que ce soit dirigé vers les électeurs. C'est davantage une pression par rapport aux partenaires flamands. Il y a un énorme déséquilibre à Bruxelles. Avec les Verts qui sont à la manœuvre du côté flamand et des partis plus à droite qui sont à la manœuvre du côté francophone.
Mais le bilan de la mesure semblait plutôt positif. Cette méthode des partis francophones ne pose-t-elle pas question ?
On est dans une séquence particulière: le gouvernement est en affaires courantes. La décision n'a donc pas encore été prise. Si le parlement trouve une majorité en faveur de cette mesure, cela sera tout à fait démocratique. La difficulté c'est qu'actuellement il n'y a pas moyen de faire des politiques de long terme. Parfois c'est bénéfique de se remettre dans le cadre d'un accord de gouvernement pour pouvoir être plus ambitieux. Dans ce cas-ci, on détricote l'accord de gouvernement, mais en faveur de quoi d'autre ? Cela manque d'une perspective à long terme...
On a vu les socialistes flamands suggérer que ce report ne s'applique qu'à une partie de la population en précarité...
Ce qui est intéressant c'est de voir la tension qu'il y a toujours entre l'équilibre socio-économique et l'environnement. C'est parfois compliqué à concilier dans un message politique. On l'a vu avec Ecolo, qui a eu du mal à trouver l'équilibre entre parler d'environnement et toucher la classe moyenne inférieure, voire les classes plus précarisées. C'est exactement ce que Vooruit essaie de faire ici. Les socialistes flamands jouent sur leur segment, sur l'électorat qu'ils ont envie de toucher. Ils veulent protéger cet électorat.