Croquis de justice: "Le seul séjour qui lui est permis en Belgique serait la prison ?"
Le prévenu s'est fait pincer les mains presque vides. Serait-il un piètre voleur ?
- Publié le 30-01-2022 à 15h28
- Mis à jour le 18-02-2022 à 21h06

Mais où est donc passé Soufiane (prénom d'emprunt) ? C'est sur cette interrogation que démarre l'audience de l'après-midi dans cette chambre du tribunal de première instance de Bruxelles. La salle se perd en conjectures : s'agit-il d'un retard dû aux transports en commun ? L'excuse est courante. A-t-il bien reçu sa convocation ? Ce ne serait pas la première fois que le document n'arrive pas à bon port. Faut-il y voir la fuite en avant d'un homme qui refuse de se confronter à la justice ? Ce ne serait pas la première fois non plus qu'un prévenu se soustrait au tribunal.
L'appel du rôle se poursuit, en attendant la réponse. Celle-ci viendra d'un ami de Soufiane, présent dans la salle.
"Il arrive, il est perdu dans le palais", s'esclaffe le copain, GSM en main. La salle s'émeut de la déclaration dans un léger tumulte. Le calme est requis.
Soufiane est poursuivi pour des faits remontant au 28 décembre. Des habitants de Berchem entendent des bruits dans leur cave. En ce jeudi après-midi, ce trouble les surprend. Ils se rendent alors au sous-sol et y découvrent Soufiane et un autre homme. Notre protagoniste tient en sa main une sorte de rosace, visiblement un élément de la porte.
La cave était vide
La police est avertie. Après une rapide inspection, il ressort que rien ne manque dans cette cave. La raison est simple : elle était vide.
Avait-on affaire à deux piètres voleurs sans flair, ou bien les deux hommes cherchaient-ils simplement à s'abriter du froid, comme le conseil de Soufiane le prétend ? C'est que les dernières semaines ont été compliquées pour lui. L'homme n'a pas vraiment de domicile, ni même de papiers. Un temps, il a pu loger dans l'église du Béguinage, lorsque celle-ci était occupée par plusieurs centaines de sans-papiers en demande de régularisation. Mais la mobilisation s'est tarie et Soufiane a retrouvé la rue. Il aurait pu compter sur le réseau d'accueil d'urgence bruxellois pour trouver un toit. "Mais les centres d'accueil sont fermés", ou, à tout le moins, ne sont pas en mesure de l'accueillir, déplore l'avocate. Faute de solution, son client se voit contraint de chercher la chaleur là où il le peut, fût-ce dans une cave privée.
Lourd passif
Le ministère public ne partage pas cette lecture. La procureure préconise l'hypothèse du vol et en veut pour preuve le fait que Soufiane avait visité plusieurs caves avant de se faire pincer. Aussi, que faisait-il avec la fameuse rosace en main ? Le passé de Soufiane constitue un autre élément à charge. L'homme a en effet un lourd passif dans le vol. Les affaires s'accumulent depuis 2007. La dernière en date remonte à 2020, où il avait écopé de 18 mois. Ce n'est pas rien. Alors, certes, Soufiane est en procédure de régularisation et il vaudrait mieux pour lui éviter d'ajouter une ligne à son casier judiciaire. "Vu ses antécédents, je doute très fortement que l'Office des étrangers ne lui délivre un titre de séjour", s'avance la procureure. Elle requiert une peine entre quinze et vingt mois.
Sans outils, pas d'infraction ?
L'avocate du prévenu relance alors. "E st-ce que ce tribunal est en mesure de prouver le caractère frauduleux de l'infraction ?", interroge-t-elle, appelant à la prudence dans la qualification des faits. Après tout, il n'y a pas eu de véritable enquête, l'ensemble des témoins n'ont pas été entendus… Son argumentaire se veut aussi pragmatique : on n'a pas trouvé d'outils permettant de forcer la porte ou d'extraire cette fameuse rosace, l'unique objet prétendument dérobé.
Elle demande l'acquittement de son client, par ailleurs soumis à un ordre de quitter le territoire. "Le seul séjour qui lui est permis en Belgique serait la prison ?", demande l'avocate.
Cette dernière réplique n'écorne pas le pragmatisme de la procureur : "On a les témoignages des policiers, des photos, et les témoins ont entendu les bruits", estime-t-elle, implacable. Jugement le 10 février.