Croquis de justice: "Regardez-le, c'est pas le patron de la mafia"
Deux individus risquent 6 à 8 ans de prison dans un dossier de culture, détention et vente de stupéfiants.

- Publié le 20-02-2022 à 16h30
- Mis à jour le 20-02-2022 à 16h31

"Encore une histoire de stups bien compliquée. À tel point qu'ils ont mélangé deux dossiers, et qu'il a fallu le signaler à la cour pour qu'elle s'en rende compte. Plusieurs grands noms du barreau de Bruxelles et de Liège vont plaider, mais en vrai, c'est juste une affaire de bras cassés", murmure un avocat avant d'entrer dans la salle d'audience. Il est 9 heures. Lui et ses sept autres confrères sont prêts. Enfin presque. Certains prévenus manquent à l'appel.
En attendant, les conseils se tournent les pouces. Certains tapotent sur leur smartphone, d'autres admirent le plafond, tandis qu'une est plongée dans un épais dossier, celui de son client, Alban (prénom d'emprunt).
Plongé dans ses pensées, le jeune homme semble inquiet, il risque jusqu'à 6 ans de prison.
Détention et culture de cannabis
Alban est poursuivi pour détention, vente et culture de stupéfiants avec circonstances aggravantes en qualité de dirigeant. Il est impliqué dans six plantations situées à Liège et à Bruxelles.
C'est une histoire à plusieurs millions, mais au moment de son interpellation, Alban n'avait que quelques billets sur lui.
Sans casier judiciaire, il dit ne pas vouloir de problèmes avec la justice. Certes, au moment de son arrestation, il était sous bracelet électronique, mais il n'était pas condamné, et veut éviter la prison. D'ailleurs, il est en aveux. Du moins il l'était, puisque sa nouvelle version des faits est quelque peu édulcorée. Ce qui interpelle son avocate. Elle y reviendra durant sa plaidoirie.
Luigi (prénom d'emprunt) est l'autre principal prévenu. Les mêmes faits lui sont reprochés, mais il risque jusqu'à 8 ans de prison. Son épais casier judiciaire ne plaide pas en sa faveur. Luigi est même considéré comme l'une des grosses têtes de cette entreprise criminelle. Il se dit pourtant victime d'un imbroglio. Son avocat ne manquera pas de le répéter "quand Luigi sera présent". Justement, il arrive, menotté et entouré de quatre policiers.
"On condamne les petits"
Les prévenus sont prêts, leurs conseils également. La juge estime que l'audience peut donc commencer. "Enfin", souffle quelqu'un dans l'assemblée.
L'avocate d'Alban s'avance pour entamer sa plaidoirie et revient sur le changement de version de son client. "Il a fait, petit à petit, une marche arrière que je n'arrive pas à m'expliquer. Cette impression désagréable, je veux que vous l'oubliez. Retenez qu'il était en aveux il y a encore un mois, avant de déclarer que la drogue qui a été retrouvée chez lui avait été trouvée dans la forêt. Ce recul, ce n'est rien d'autre qu'un mécanisme de survie, de la peur. Mais il a pris ses responsabilités. Cela ne signifie pas qu'il reconnaît tous les faits."
Et de poursuivre. "Oui, il était sous bracelet au moment de son arrestation. Mais il a fait quoi ? Filer quelques conseils pour la vente, pour l'un ou l'autre plant, comme s'il était un conseiller hors pair. Ce n'est pas très malin, mais cela fait-il de lui un dirigeant ? Et comment est-on tombé, 'par hasard', sur Alban ? Moi, je trouve que les hasards, dans les affaires de stupéfiants, sont toujours assez étonnants. Le hasard, c'est qui ? Un petit mot envoyé par quelqu'un ? Un voisin ? Je m'interroge." Elle estime qu'il faut reconnaître à son client un rôle limité. Rien d'autre.
"On condamne les petits pendant que quelqu'un, plus haut, reste libre et profite de cette entreprise qui rapporte gros. Mon client, lui, avait 700 euros sur lui. Je vous demande de prendre cela en compte, et de ne pas oublier ses aveux . S'il faut le condamner à une peine, qu'elle soit assortie d'un sursis."
Pas de preuves, pas de faits
Dans sa plaidoirie, l'avocat de Luigi n'aura de cesse de pointer des manquements dans l'enquête. Et selon lui, la justice se trompe en s'intéressant à son client. " Les principaux suspects, dans ce dossier, sont d'origine africaine - ce que n'est pas Luigi -, d'origine albanaise - ce que n'est pas Luigi -, et d'origine marocaine - ce que n'est pas Luigi." Luigi hoche la tête, comme pour confirmer les dires de son conseil.
"Regardez-le, c'est pas le patron de la mafia non plus !, poursuit l'avocat. Ni empreintes digitales, ni traces ADN, ni écoutes, rien ! Rien ne permet de suspecter mon client. Sauf sa photo qui apparaît sur un document qui est un faux. Et le fait qu'il fréquente le même débit de boissons qu'un autre suspect. Mais ce café est à 50 mètres du domicile de Luigi".
Puisqu'aucun élément ne permet de formellement accuser son client, l'avocat plaide l'acquittement. "Madame la Présidente, vous êtes en train de juger un homme. Et on ne condamne pas quelqu'un parce qu'il a un long casier judiciaire. Je veux encore croire que, dans le pays dans lequel je vis, on ne juge pas sur la base de soupçons ou d'indices."
Prochaine audience le 4 mars.