"Boire, boire puis se taper dessus : il n'y a que des hommes pour se retrouver dans ce genre de situation"
Quatre individus ont été condamnés en première instance pour coups et blessures. Ils ont fait appel, estimant qu'il s'agissait d'une bagarre face à une bande qui avait commencé les hostilités.

- Publié le 17-11-2024 à 10h55

Juin 2019. Waterloo. Trois collègues se retrouvent dans un bar pour participer à une soirée team building. On ne sait pas s'il y avait une thématique particulière, mais, de l'aveu des participants, tout le monde a bu. Beaucoup. Et ils ont beaucoup ri aussi. D'ailleurs, le trio s'amusait tellement qu'il a décidé de poursuivre ses activités éthyliques en se dirigeant vers un autre établissement situé au centre-ville de Bruxelles.
En sortant du bar waterlootois, les trois collègues que nous nommerons Erdal, Diallo et Salim (prénoms d'emprunt) croisent Antonio (prénom d'emprunt) et ses copains. Arrivés sur le parking, les deux groupes, qui ne s'étaient jamais vus auparavant, échangent quelques noms d'oiseaux. Puis, une bagarre éclate. "Tout le monde frappait tout le monde, ça partait dans tous les sens, des deux côtés", expliquera même un des protagonistes.
Quinze minutes et plusieurs coups de poing plus tard, les deux bandes se séparent. Erdal, Diallo et Salim ne changent pas leurs plans et roulent jusqu'à Bruxelles pour continuer la fête. Qu'importe la main ensanglantée du premier, et les coups pris au nez par le dernier. La fête continue.
Dix jours aux soins intensifs
La bande à Antonio avait également comme projet de faire la tournée des bars. Sauf qu'Antonio a pris un vilain coup et finira sa soirée aux urgences d'un hôpital, avant d'être transféré en soins intensifs. Il en ressortira une dizaine de jours plus tard, avec des séquelles neurologiques l'obligeant à prendre un traitement antiépileptique à vie. Antonio a également perdu son odorat.
Le jeune homme estime que tout ça, c'est de la faute à ces inconnus croisés à Waterloo. Il se rend donc au commissariat et porte plainte contre X. Les enquêteurs finiront par mettre la main sur Erdal, Diallo et Salim. Reda, un quatrième individu, est également interpellé. Tout ce petit monde sera poursuivi et condamné en première instance. Diallo, Salim et Reda écoperont de deux ans avec sursis. Erdal d'une peine de travail.
Sauf que pour eux, la justice a tranché en ne prenant en considération qu'une version de l'histoire, celle d'Antonio. Et selon le trio de collègues, ce sont eux, les victimes. Raison pour laquelle ils se retrouvent devant la cour d'appel de Bruxelles pour contester le premier jugement.
Plainte tardive ?
"Je refuse d'être la tête de Turc. Et je ne dis pas ça parce que je suis turc, hein, s'exclame Erdal. Ces mecs sont venus nous embrouiller. Ils ont commencé à nous frapper, on s'est défendus. C'est juste une bagarre, insiste-t-il. Si j'avais su, j'aurais porté plainte moi aussi. Parce que c'est lui qui nous a provoqués, en disant qu'il venait d'une grande famille de je ne sais où. Voilà ce qui s'est passé. C'est trop facile de jeter la pierre aux autres".
La juge, qui écoute les explications d'Erdal avec perplexité, marque un temps d'arrêt puis murmure : "Testostérone et trop de boisson ne font pas bon ménage. Boire, boire, puis se taper dessus : il n'y a que des hommes pour se retrouver dans ce genre de situation".
"Je refuse d'être la tête de Turc. Et je ne dis pas ça parce que je suis turc, hein. Ces mecs sont venus nous embrouiller. Ils ont commencé à nous frapper, on s'est défendus. C'est juste une bagarre"
Puis elle interroge le prévenu. "La partie civile s'est retrouvée aux soins intensifs. N'est-ce pas disproportionné, comme réponse ? Et après ça, vous avez décidé de continuer à faire la fête, vous trouvez ça normal ?".
Erdal réagit. "Mais moi, je suis triste pour ce qui lui est arrivé. Mais je vous le répète, je n'ai fait que me défendre. On ne savait d'ailleurs pas qu'il était gravement blessé, on ne serait pas partis."
Puis il questionne la juge. "Moi, je veux savoir une chose, Madame la juge. Pourquoi ils ont attendu avant de porter plainte, alors que, le soir des faits, ils ont rencontré des patrouilles de police, mais ne leur ont rien signalé ? Peut-être parce qu'ils savaient qu'ils avaient commencé, non ? Si c'était eux les victimes, pourquoi croiser des policiers et ne rien leur dire ? Pourquoi avoir attendu deux semaines avant de déposer plainte ? Qui vous dit que leurs blessures, ce n'est pas à cause d'autre chose ? On ne sait pas. Ce que je sais, c'est que ça fait six ans que ça dure et j'en ai marre de cette histoire".
"Un verre, ça suffit"
Interrogé également, Diallo expliquera n'être intervenu que pour séparer les bagarreurs. "Je suis un non violent. Je l'ai été par le passé, mais j'ai appris à canaliser mon énergie. D'ailleurs, si je peux donner un conseil à tout le monde. Un verre, en soirée, ça suffit pour s'amuser".
"Vous avez raison, Madame la juge. Jamais je n'ai croisé des femmes en train de se taper dessus à la sortie d'un bar. C'est un truc de mecs et ce n'est pas très malin. Mais ici, nos torts sont partagés"
Salim, lui, tiendra le même discours que celui d'Erdal : c'est la bande à Antonio qui a commencé. "Et puis, vous avez raison, Madame la juge, ajoute-t-il. Jamais je n'ai croisé des femmes en train de se taper dessus à la sortie d'un bar. C'est un truc de mecs et ce n'est pas très malin. Mais ici, nos torts sont partagés. Et je suis désolé pour les séquelles de ce monsieur."
Reda, lui, se demande tout simplement ce qu'il fait dans cette salle d'audience. "J'étais dans un bar du centre-ville au même moment et des preuves ont été fournies. Pourtant, on m'a accusé d'être le chauffeur du groupe, mais je n'ai pas ni permis de conduire ni voiture. Je viens de finir mes études d'ingénieur et tout ce que je veux, c'est retrouver ma vie et chercher un boulot."
Les avocats des Diallo, Salim, Reda et Erdal ont tous plaidé l'acquittement. Jugement le 11 décembre.