Seul au tribunal, il réclame une meilleure indemnisation pour son genou abîmé: "Vous savez, les médecins, c'est comme les avocats"
Croquis de justice. Audience consacrée aux accidents du travail au tribunal du travail de Namur. Ancien salarié du secteur de la chimie, René conteste un rapport d'expertise médicale.

- Publié le 01-12-2024 à 10h00

Assis dans le fond de la salle, René (prénom d'emprunt) assiste au ballet des avocats qui défilent l'un après l'autre devant la présidente pour réclamer un report ou la désignation d'un expert. Cette audience du tribunal du travail de Namur est consacrée aux accidents du travail et aux maladies professionnelles. Convoqué à 9 h 00, René est arrivé bien à l'avance, vers 8 h 00.
Il patiente en silence. Profitant d'un intermède, il s'avance vers la juge – celle-là même qui lui a ouvert la porte du tribunal ce matin alors qu'il attendait dans la rue – et demande si on peut enfin aborder son cas. La juge lui répond gentiment que l'avocate de la partie adverse n'est pas encore arrivée. On va suspendre l'audience. On la reprendra quand elle sera là.
Pas de sous pour un avocat
Dix heures sonnent. L'avocate arrive enfin : "Désolée, mais avec la manifestation des enseignants, j'ai pris du retard". Les débats peuvent débuter. René s'avance devant la présidente et les deux juges sociaux. Il se défend seul, sans avocat. "Je n'ai pas de sous pour ça", lâche-t-il. "Vous n'avez pas demandé l'aide de l'assistance judiciaire ?", demande la juge. "Non", répond-il laconiquement.
Si René se tient devant le tribunal, ce matin, c'est parce qu'il conteste le contenu d'un rapport d'expertise médicale. Il réclame une meilleure prise en compte de son incapacité, afin d'obtenir une indemnisation plus élevée.
L'affaire n'est pas récente. La carrière professionnelle de René est depuis longtemps derrière lui. Il a travaillé dans une grande entreprise active dans la chimie. Il en a gardé plusieurs séquelles. Il a perdu quatre doigts à la main gauche à la suite d'une explosion. Il a une prothèse au genou gauche. Et son épaule droite ne va pas bien non plus. Il estime que tous ces problèmes physiques sont liés à son ancien job.
Les experts sont-ils de mèche ?
La juge lui demande : "Vous n'êtes pas d'accord avec le rapport de l'expert sur votre genou, c'est ça ?"."Oui", répond René. "Et vous demandez une reconnaissance d'incapacité à 15 %, au lieu de 5 %, poursuit la juge. Mais comment arrivez-vous à ce chiffre de 15 % ? Pourquoi pas 50 %, par exemple ?"."Ah non, il ne faut quand même pas exagérer, rétorque René. Mais 5 %, ce n'est pas assez."
René balance qu'il n'a pas confiance dans le système judiciaire. "Quand je suis allé voir l'expert désigné par le tribunal, l'expert de l'assurance était également présent dans le bureau. Ce n'est pas normal", dénonce-t-il, suspectant une collusion entre les deux médecins.
"Le médecin n'est inféodé à personne"
La juge l'interrompt : "Vous savez, les médecins, c'est comme les avocats. Ils ont fait leurs études ensemble, ils se connaissent bien. Mais ce n'est pas pour cela qu'ils sont d'accord. Ils sont professionnels et travaillent pour leur client. Et le médecin que nous avons désigné pour votre expertise, nous avons souvent recours à lui. Il n'est inféodé à personne. Il a la confiance du tribunal même si, comme tout être humain, il peut commettre des erreurs."
Et la juge de poursuivre, à destination de René, qui aurait peut-être quand même mieux fait de s'adjoindre les services d'un avocat : "Si vous voulez remettre en cause le rapport d'un expert médical, vous devez fournir un rapport d'un autre médecin. Vous ne pouvez arriver tout seul et dire : je ne suis pas d'accord."
Le tribunal va tout de même examiner la requête de René. Jugement le 7 janvier, annonce la juge. "Pas besoin de venir, Monsieur. Le jugement vous sera envoyé par La Poste."
Et René s'en retourne chez lui, seul, comme il est arrivé.