"Ce qui me fait mal, c'est la perquisition dans ma maison. C'est un choc, je n'avais vu ça qu'à la télé"
Un homme d'une cinquantaine d'années et son fils de 25 ans sont accusés de coups et blessures volontaires. Sauf que le récit de la victime, ivre le jour des faits, n'est étayé par aucune preuve.

- Publié le 16-03-2025 à 10h02
- Mis à jour le 16-03-2025 à 10h51

Nous les nommerons Ahmed et Salim. Le premier a une cinquantaine d'années. Il est commerçant et travaille depuis son arrivée en Belgique, il y a plus de trente ans. Le second est son fils, âgé de 25 ans, jeune papa et employé dans une grande entreprise. Ils n'ont pas de casier judiciaire, ils n'ont même jamais eu affaire à la justice.
Leur présence dans cette petite salle d'audience du palais de justice de Bruxelles est, pour eux, un choc.
Pourtant, ils sont accusés de coups et blessures volontaires ayant entraîné une incapacité de plus de quatre mois. Initialement, les faits étaient même qualifiés de tentative d'homicide. Mais l'enquête déterminera qu'il n'y avait aucune intention homicidaire dans cette affaire "simple et à la fois compliquée", comme le dira le ministère public.
Dans un état critique
La victime, que nous nommerons Largo, dit avoir été vilainement amochée par Ahmed et Salim un soir d'été 2023. Largo était venu de Scandinavie pour visiter Bruxelles. Il se promenait en voiture avec quelques amis dans un quartier proche du stade Roi Baudouin lorsqu'il demanda au conducteur de s'arrêter, car il était pris d'une envie pressante de vomir – il avait consommé un peu trop de whisky ce jour-là. C'est là qu'il dira avoir été frappé, sans raison, à coups de batte de base-ball et autres armes de style coup de poing américain par deux inconnus. Largo sera transporté à l'hôpital dans un état critique.
Une semaine plus tard, il recouvre la mémoire et livre ses souvenirs aux enquêteurs. Il identifie deux personnes sur la base de photos : Ahmed et Salim. Le père et le fils sont arrêtés, auditionnés et perquisitionnés dans l'objectif de retrouver les fameuses armes utilisées le jour des faits. Mais la police ne retrouvera rien.
Ahmed a toujours nié être impliqué dans une quelconque agression. Salim, lui, s'est rendu au commissariat de police deux jours après les faits, pour expliquer avoir été simplement témoin de la scène. Ce n'est qu'à la troisième audition qu'il finira par avouer. Mais son récit – qu'il répétera durant l'audience – est tout autre que celui de la victime.
"Pris de panique"
Le papa s'exprime en premier. "J'étais à la maison quand j'ai entendu du bruit dehors. Je suis sorti et j'ai vu un homme à terre. C'était monsieur, dit-il en montrant Largo du doigt. On a essayé de l'aider, puis les voisins ont appelé l'ambulance et quand monsieur a été emmené à l'hôpital, je suis rentré à la maison. C'est tout."
En larmes, il poursuit. "Je me demande pourquoi je suis ici. Je n'ai jamais eu affaire à la justice. Jamais. J'ai éduqué mes enfants dans le respect de la loi. Je n'ai jamais eu peur de rien, car je n'ai jamais rien fait. Ce qui me fait mal, c'est la perquisition dans ma maison. C'est un choc. Je ne voyais ça qu'à la télé. Et j'ai vécu tout ça parce que Monsieur a menti."
Salim s'exprime ensuite et explique que son père n'a jamais été impliqué dans cette histoire. "Ce soir-là, j'arrivais dans le quartier de mes parents en voiture et j'ai vu un homme en face de la maison, pantalon baissé. Il tenait son pénis d'une main, il avait une cigarette de l'autre. Je lui ai demandé de relever son pantalon et d'aller faire ses trucs ailleurs, pas dans un quartier avec des enfants partout. Et là, il m'a giflé et moi, instinctivement, je l'ai repoussé. Juste repoussé, aucun coup, ni batte de base-ball, ni rien de tout ça, explique Salim, calmement. Il est tombé au sol. Mon erreur c'est que, pris de panique, j'ai pris la fuite. Il est vrai que je n'ai pas avoué directement, mais c'est par peur, la même peur que celle qui m'a fait fuir."
Pas de preuves
Largo n'a pas dit un mot durant l'audience, car il ne parle pas français et aucun traducteur n'est présent. Son avocat s'exprimera pour lui, contestant la version apportée par les prévenus. "Mon client a été agressé en rue et les faits ont été reconnus, entame-t-il. À aucun moment, les témoins entendus n'ont déclaré ce que racontent les prévenus. Au-delà de tout ça, pourquoi attendre la troisième audition pour reconnaître ce qui s'est passé ? Comment expliquer de tels hématomes et un état si grave à mon client si ça n'est qu'une simple chute qui a provoqué tout ça ?"
Dans son réquisitoire, le procureur rappelle que la victime n'avait aucun souvenir des faits, vraisemblablement à cause de la chute, mais aussi de l'importante consommation d'alcool. Il explique également qu'aucun élément ne permet d'étayer la version rapportée par Largo. "Je requiers toujours par objectivité et avec honnêteté intellectuelle, pose-t-il. Au vu des éléments ici, je ne peux requérir de peine, car je pense que la prévention n'est pas établie et qu'il y a légitime défense de la part de Salim. Pour le père, je demande l'acquittement".
L'avocat de Salim et Ahmed salue un réquisitoire "humain et juste" et plaide l'acquittement pour ses clients, insistant sur la légitime défense. L'avocat de Largo conteste et maintient que des coups ont été assenés à son client.
Jugement le 9 avril.