Sammy Mahdi, président du CD&V : "On a besoin de réformes mais pas d'un gouvernement néolibéral"
Le patron des chrétiens-démocrates flamands est au cœur des négociations : au fédéral, pour constituer une majorité "Arizona" ; en Flandre, pour mettre sur pied la coalition "Rocket". Le centriste estime que, grâce à l'éviction du PS et des écologistes du pouvoir au fédéral, des réformes socio-économiques importantes vont pouvoir être menées. Il pose toutefois quelques balises.


- Publié le 22-06-2024 à 07h03

"Tout le monde a été surpris. Pas moi." Sammy Mahdi est l'une des rares personnalités flamandes à avoir senti le vent tourner du côté francophone. Dans La Libre, durant la campagne, il avait annoncé l'alliance du CD&V avec le MR de Georges-Louis Bouchez et avec Les Engagés de Maxime Prévot en vue de la constitution de la prochaine majorité fédérale. Le 9 juin, ces deux formations ont triomphé.
Le président des chrétiens-démocrates flamands analyse l'évolution du jeu politique alors que devrait se mettre en place une coalition "Arizona" (N-VA, MR, Engagés, CD&V, Vooruit) au fédéral. "Du côté flamand, tout le monde s'attendait à un dimanche soir qui serait rouge vif chez les francophones. Du côté flamand, certains partis veulent donner du Wallon une image très à gauche, l'image d'un fainéant ne voulant pas plus de sécurité et ne voulant pas mieux gérer la question migratoire… Tout cela, c'est faux."
Cette vision était notamment celle de Bart De Wever. Il doit revoir son logiciel politique ? Il envisage de devenir Premier ministre…
J'espère que le résultat des élections lui a ouvert les yeux. Il sera important que le prochain Premier ministre puisse réunir Flamands, Wallons, Bruxellois et Germanophones, qu'il travaille pour le bien-être de tous les citoyens. Sans diviser, ni pointer du doigt les gens de l'autre côté de la frontière linguistique.
Vooruit joue un drôle de jeu. Tout d'abord, les socialistes flamands ont fait part de leurs réticences puis ont changé soudainement de refrain et se déclarent prêts à monter dans une "Arizona". Sans le PS, donc. Que s'est-il passé ?
J'aimerais aussi comprendre… J'espère que Vooruit ne va pas essayer de perdre du temps en espérant faire revenir le PS à la table. Ce serait un mauvais signal. Les électeurs ont été très clairs.
Vous êtes opposé à un retour du PS ?
Sous la Vivaldi, on a été bloqué par le PS et par Écolo à plusieurs reprises. Dans la réforme des pensions, par exemple, car nous voulions garantir à ceux qui ont travaillé de recevoir plus que ceux qui n'ont pas travaillé. Désormais, la Belgique est sur la sellette par rapport aux exigences budgétaires de l'Europe. On a des réformes énormes à faire.
Comme équilibrer le budget fédéral ?
En réalisant les réformes que PS et Écolo ont refusé de faire, justement ! Il faut mettre au moins 80 % de la population au travail. Cela rapportera 12 milliards d'euros de recettes en plus pour l'État chaque année. Le Jobs deal de Pierre-Yves Dermagne (ministre fédéral de l'Emploi, PS), ce n'était pas ce qui nous fallait. On doit aussi faire en sorte que les allocations de chômage soient limitées à deux ans : cela fait deux milliards d'euros d'économies, très rapidement. En matière de pension, il faudra limiter les montants beaucoup trop élevés : magistrats, politiciens… Et puis, c'est bien d'avoir donné un bonus de pension pour les gens qui travaillent, mais il faut aussi un malus pour ceux qui ne veulent pas travailler ou qui travaillent moins. Ce malus n'était pas possible avec les partis de gauche. Pour eux, c'était no pasaran.
Il faut mettre au moins 80 % de la population au travail. Cela rapportera 12 milliards d'euros de recettes en plus pour l'État chaque année."
Vooruit et Les Engagés ont été clairs : ils ne veulent pas qu'on touche aux soins de santé dans les futures économies à réaliser. C'est aussi le cas du CD&V.
Naturellement, on a toujours été le parti de la santé. Pour le CD&V, une norme de croissance de 1,5 % dans les soins de santé comme le propose la N-VA afin de réaliser des économies de 4,5 milliards, ce n'est pas acceptable. On ne le fera pas. On a besoin de réformes mais pas d'un gouvernement néolibéral. Il faut prendre soin de ceux qui ont besoin d'être protégés. En Belgique, on jouit d'une grande solidarité, on investit énormément dans les soins de santé. Et heureusement. On doit continuer à le faire. C'est une source de fierté pour notre pays.
Quelles mesures le prochain gouvernement devra-t-il prendre en matière migratoire ?
Il faut travailler au pacte migratoire européen, avec une solidarité garantie entre tous les Etats-membres. C'était surtout Écolo qui bloquait à ce niveau. Avec les verts, il fallait travailler dans un système chaotique et inhumain… Ensuite, il faudra appliquer le "code de la migration contrôlée" (élaboré par la secrétaire d'État à l'Asile et à la Migration, Nicole de Moor, CD&V) pour avoir des procédures beaucoup plus rapides et moins de recours. Aujourd'hui, on peut aller en recours de manière infinie… Cela peut durer des années.

Avec un paysage politique francophone qui a évolué vers la droite, cela change-t-il votre vision de l'avenir institutionnel du pays ? Le CD&V se dit "confédéraliste", tout comme la N-VA.
Nous avons une opportunité incroyable pour mener des réformes socio-économiques. Ce serait vraiment stupide de la gâcher. Sans le PS et Écolo, qui protègent davantage ceux qui ne travaillent pas que ceux qui travaillent, une rupture est possible. Cela ne veut pas dire que nos institutions sont réglées de la meilleure des manières. Pour le CD&V, il faut donner plus de leviers aux Régions en matière d'emploi afin de répondre à leurs besoins. Pas pour scinder le pays.
Sans le PS et Écolo, qui protègent davantage ceux qui ne travaillent pas que ceux qui travaillent, une rupture est possible."
Le week-end dernier, Georges-Louis Bouchez a déclaré dans La Libre qu'il voulait gérer la Belgique comme un ingénieur et pas comme un poète. Cette phrase a été abondamment commentée. Et vous, êtes-vous plutôt ingénieur ou poète ?
Comme centriste, je suis tenté de répondre que j'aime les deux approches. On aura besoin de poètes pour écrire une histoire, de mots qui permettent de se réunir. Mais cela ne peut suffire, il faut un moteur solide sous le capot de la voiture. Je comprends cette phrase de Georges-Louis. Sous le capot du gouvernement De Croo, le moteur n'était pas apte à réaliser les réformes nécessaires…
L'Open VLD, le parti libéral flamand, est le grand perdant des élections au nord du pays.
Cette formation est dans une situation très compliquée car un grand parti libéral existe déjà en Flandre : la N-VA…
