Indexation automatique des salaires : un siècle de manipulations
Sauts d'index déguisés ou non, indice lissé, indice santé, indexation reportée, etc. Le gouvernement De Wever n'est pas le premier à s'attaquer à ce dispositif apparu après la Première Guerre mondiale.

- Publié le 21-11-2025 à 11h46
- Mis à jour le 21-11-2025 à 14h16

Comment, le gouvernement De Wever compte-t-il agir sur l'indexation automatique des salaires. Les négociations budgétaires, en suspens depuis deux semaines, ne reprennent que ce vendredi. La question n'est donc pas tranchée. Mais l'Arizona n'est en tout cas pas le premier exécutif à vouloir manipuler ce dispositif d'adaptation des salaires à l'évolution du coût de la vie. Certes, en comparaison avec d'autres pays, l'indexation automatique a la vie dure en Belgique. Mais cette vie n'est pas un long fleuve tranquille. Flash-back en compagnie du politologue Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp), et de Luc Denayer, chargé de cours sur la formation des salaires et le mécanisme d'indexation à l'UCLouvain.
C'est au sortir de la Première Guerre mondiale que l'indexation automatique des salaires fait son apparition dans notre pays. "À l'époque, rembobine Luc Denayer, il n'existait pas de négociations salariales, ou alors seulement lors des conflits sociaux. En cas de très forte inflation (et c'était le cas entre les deux guerres), si le salaire ne s'adaptait pas, il y avait une perte de pouvoir d'achat. Dès lors, dans certaines entreprises ou dans certains secteurs, on a décidé que le niveau des salaires serait adapté en fonction de l'inflation, mais avec un indice de prix très limité, qui ne reprenait que quelques produits comme le charbon, parce qu'il fallait se chauffer et surtout cuisiner, ou les pommes de terre. Les premières conventions collectives de travail (CCT) qui prévoient un système d'indexation automatique arrivent dans les années 1920."
Indexation négative
L'indexation automatique vise donc à protéger le pouvoir d'achat du travailleur. "Néanmoins, précise Jean Faniel, dans des périodes de déflation, on a pu voir aussi une indexation négative. Dans le cadre de la grande crise de 1929, les prix plongent et on assiste à des baisses de salaires."
Par la suite, et petit à petit, un cadre légal sera mis en place pour assurer une indexation automatique des traitements des fonctionnaires et des allocations sociales (pensions, allocations familiales puis allocations de chômage). Avec le temps, le nombre de produits pris en compte dans l'indice des prix est élargi, afin de mieux coller à la consommation réelle des ménages.
Deux grands systèmes d'indexation automatique seront utilisés. L'un en fonction d'un indice-pivot (notamment dans la fonction publique et pour les allocations) : quand l'indice-pivot est dépassé, on indexe de 2 %. Et l'autre, qui est l'indexation à date fixe (une fois par an, ou tous les mois, ou tous les 2 mois,…). Dans ce cas, à la date d'indexation, on indexe les salaires, non pas de 2 %, mais bien en fonction de la hausse enregistrée.
Une particularité belge
La Belgique n'est pas le seul pays à connaître une indexation automatique. "Certains pays comme les Pays-Bas ont eu des systèmes comparables, situe Luc Denayer. En Allemagne, dans l'entre-deux-guerres, il a pu y avoir ce genre de CCT. Mais aujourd'hui, à ma connaissance, il n'y a plus que le Luxembourg et Malte à avoir une couverture aussi grande que la nôtre. La France a un système relativement comparable pour le salaire minimum (qui guide les négociations dans les secteurs). Et en Espagne, il y a plusieurs secteurs qui ont une indexation automatique, mais c'est beaucoup plus réduit qu'en Belgique, où 97 % des travailleurs salariés sont indexés automatiquement."
Attention, on parle bien ici d'indexation automatique. "Car dans tous les pays, on a une évolution des salaires en fonction de l'inflation, insiste Luc Denayer. Mais elle se fait à travers une négociation salariale." Et donc l'indexation intervient avec retard.
Martens : sauts d'index et lissage
Les années 80, sous les gouvernements Martens-Gol, constitueront une période agitée. Luc Denayer : "En 1982, après la dévaluation du franc belge, on va suspendre le mécanisme d'indexation durant quelques mois. Puis on procède à trois sauts d'index (un saut d'index est une neutralisation temporaire de l'indexation, à concurrence de 2 %, NdlR). D'abord un saut d'index pour soutenir la compétitivité des entreprises (en 1984). Puis deux sauts d'index pour soutenir le budget de l'État (en 1985 et 1986) : c'est-à-dire que les entreprises vont payer l'augmentation de 2 %, non pas aux travailleurs, mais au Trésor."
Les années 80 voient en outre l'apparition de l'indice lissé, poursuit Luc Denayer. "Au lieu de se baser sur l'indice des prix à la consommation du mois, on se base sur un indice qui est la moyenne des quatre derniers mois. Cela ralentit la transmission d'un choc des prix sur les salaires."
Dehaene, Di Rupo, Michel, De Wever,…
En 1994,le gouvernement Dehaene créera pour sa part l'indice santé. L'alcool, le tabac, l'essence et le diesel ne sont plus pris en compte dans le calcul de l'inflation. Jean Faniel : "On a appelé cela l'indice santé pour que la pilule passe un peu plus facilement, mais cela visait aussi à ralentir le rythme des indexations. Et par ailleurs, comme c'est sur ces produits que l'État prélève des accises, l'idée était d'éviter qu'en relevant les accises, l'État lui-même n'alimente l'inflation."
Les manipulations ont repris au XXIe siècle. Le gouvernement Di Rupo (2011-2014) a "lissé sur douze mois le prix du mazout de chauffage" dans le calcul de l'indice "et a modifié la manière de prendre en compte les soldes dans l'indice, ce qui a constitué un saut d'index déguisé", commente Luc Denayer.
En 2015, le gouvernement Michel a quant à lui procédé à un véritable saut d'index. Quant au gouvernement De Wever, avant même le conclave actuel, il avait déjà décidé un report d'indexation, explique Jean Faniel. "L'indexation des allocations sociales, qui intervenait auparavant le mois suivant le dépassement de l'indice-pivot, et l'indexation des traitements des fonctionnaires (qui avait lieu le 2e mois après le dépassement) interviennent désormais le 3e mois après le franchissement." De quoi permettre, une nouvelle fois, des économies budgétaires.