François De Smet : "Pour Hannah Arendt, c'est dans le vide de la pensée que naît le mal. Derrière cette phrase, vous avez tout un engagement politique"
La lecture d'"Eichmann à Jérusalem", par Hannah Arendt, a marqué un tournant intellectuel pour François De Smet, président de Défi et docteur en philosophie à l'ULB. Il s'agit sans doute du déclencheur de son engagement politique.

- Publié le 03-08-2023 à 06h51

Quel est le livre qui a modifié votre vie et à quel âge l'avez-vous découvert ?
C'est Eichmann à Jérusalem, par Hannah Arendt, que j'ai découvert à 19 ans. Sur base de notes qu'elle prend pendant le procès d'Adolf Eichmann (un dignitaire nazi arrêté en 1961 en Argentine par les services secrets israéliens), Hannah Arendt réalise un reportage journalistique pour The New Yorker, mais assez intello, avec la mise en avant de concepts philosophiques. C'est un régal. Je me suis inscrit en études de philosophie à 18 ans car je me suis toujours intéressé à la philosophie politique, en fait. D'ailleurs, cela a beaucoup inquiété mon père qui se demandait ce que j'allais bien pouvoir faire avec ça… J'ai été influencé par John Rawls, Jürgen Habermas, j'aimais aussi Nietzsche à une époque. Mais Hannah Arendt, qui est une des seules femmes philosophes du Panthéon, c'est aussi un parcours. Celui d'une réfugiée juive allemande d'abord passée en France puis aux États-Unis. Elle n'avait pas pu suivre les procès de Nuremberg et voulait couvrir celui d'Eichmann avec son œil de penseuse critique. Elle est vraiment le prototype de l'intellectuelle engagée et qui prend des risques, même physiques.
Écrire sur ce procès lui a donc fait courir un risque ?
Hannah Arendt s'est retrouvée face à un dilemme qui l'a mise en porte-à-faux par rapport à l'époque. Et c'est à ce moment que la notion de courage intervient. C'est facile d'être un intellectuel en chambre qui sort des bouquins sur des sujets consensuels. Elle a fait face à des amphithéâtres très hostiles lui reprochant presque une volonté d'excuser les nazis… Elle s'est disputée avec des amis. Mais attention, sortir dans les médias aujourd'hui, ce n'est pas facile non plus. Oser être à contre-courant, c'est encore moins simple aujourd'hui qu'avant. Je trouve son personnage extrêmement inspirant.
Pourquoi choisir ce livre, précisément ?
Hannah Arendt est la penseuse qui a identifié le tournant du XXe siècle, en essayant d'y voir le reflet des faiblesses humaines. Elle relie les grands concepts philosophiques comme le totalitarisme, qui m'intéressent beaucoup, aux petites histoires humaines. Je me suis d'abord intéressé à sa pensée sur les origines du totalitarisme. Puis, je suis assez vite tombé sur le livre Eichmann à Jérusalem. J'étais déjà féru d'histoire de la seconde guerre mondiale. J'avais entendu parler d'Adolf Eichmann, sans plus. Le livre d'Hannah Arendt, bien écrit, m'a fasciné. Hannah Arendt dit : c'est dans le vide de la pensée que naît le mal. Derrière cette phrase, vous avez tout un engagement politique.
Sur le fond, que nous dit Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem ?
Elle y développe le concept devenu célèbre de banalité du mal, une pensée toujours actuelle. Tout le monde connaissait Adolf Eichmann, un ancien officier SS qui se trouve être exactement un maillon au milieu de la chaîne. Il n'était pas à la conférence de Wannsee et n'a donc pas participé à la décision de la solution finale. Et il ne faisait pas non plus partie des petites mains. Il n'aurait donc tué personne de ses propres mains. Ce procès fascinant est l'un des moments du siècle : comment juge-t-on un maillon qui n'a pas de sang physiquement sur les mains, et qui n'a pas décidé du processus de mise à mort ? C'est au fond le procès du conformisme, qui a laissé le mal se produire. Et c'est cela qu'a vu Arendt. Quand elle arrive à Jérusalem, pourtant, elle est prête à voir un génie du mal en face d'elle. Mais derrière la vitre, il y a un type à l'air rabougri, sans aucune envergure, voûté et replié sur lui-même.
Un médiocre…
Oui, il ne faisait peur à personne. Ce n'était pas Jack l'Éventreur. Et quelque part, c'était décevant. Arendt le dit d'ailleurs elle-même : on aurait voulu voir un vrai méchant de cinéma.
Cette différence entre l'aura maléfique fantasmée et la réalité de l'individu ne s'applique-t-elle pas à l'ensemble des dignitaires du régime nazi ?
Peut-être, mais quinze ans après les procès de Nuremberg, les choses ont déjà changé. Nous voyons aujourd'hui le devoir de mémoire et les épisodes de la solution finale comme des indépassables de l'histoire. C'est en lisant Hannah Arendt et Primo Levi qu'on comprend que ce devoir de mémoire n'est pas apparu tout de suite. Le procès Eichmann, 15 ans après, a changé ça.
Qu'est-ce qui a changé ?
On retrouve un dignitaire nazi, architecte de la mise en place de la solution finale. Et qui pour sa défense dit : moi, j'ai toujours fait ce qu'on m'a dit de faire. Il a d'abord dû plancher sur un plan visant à déporter les Juifs à Madagascar. Il dit avoir, au fond, agit avec le même zèle quelles que soient les instructions qu'on lui a données. C'est là qu'Hannah Arendt arrive avec son concept de banalité du mal, expliquant à quel point Adolf Eichmann est décevant et effrayant à la fois. De la médiocrité, il y en a partout à toutes les époques. C'est donc surtout le contexte de l'époque qui fait qu'Eichmann participe à un crime abominable et se retrouve derrière le banc des accusés. Ce qui est extrêmement dérangeant derrière cela, c'est de se dire qu'à un moment, la médiocrité et la banalité du mal en arrivent à accomplir le dessein de vrais psychopathes arrivés au pouvoir. Qu'est-ce qui vous autorise à dire que vous, moi, n'importe qui, en temps de guerre aurions été amenés à faire partie du bon camp ?
Quelle est la réponse d'Hannah Arendt à cette question ?
Elle dit que le mal, c'est l'absence de pensée. C'est déterminant. Car c'est parce qu'Eichmann était si conformiste, si médiocre, et qu'il ne faisait qu'exécuter les ordres sans que sa conscience se réveille, que des processus comme la solution finale sont possibles. Des Adolf Eichmann et même un Adolf Hitler, tout seuls, ne font pas de dégâts. Elle nous met en garde contre la pensée confortable, faussement rassurante, qui nous dit qu'il suffit de faire la peau à quelques génies du mal. Pour que le pire puisse arriver, il faut la volonté servile et le conformisme de milliers de petites mains. Le procès Eichmann, c'est ça.
N'existe-t-il pas un parallèle à effectuer avec la situation actuelle et le procès des attentats, dans lequel certains ont estimé que Salah Abdeslam n'était plus un être humain ? Et où on essaye de voir le terroriste comme une entité criminelle totalement extérieure à nous ?
C'est tout à fait comparable. Sven Mary a dit de Salah Abdeslam ce garçon a l'intelligence d'un cendrier vide. Je ne suis pas sûr qu'Abdelhamid Abaaoud (commanditaire présumé des attentats de Paris) était d'une santé mentale irréprochable. Mais il avait conscience du mal qu'il faisait. Dans toute entreprise criminelle, vous avez les deux profils. Il y a de vrais psychopathes mais qui, seuls, ne sont pas assez nombreux pour faire du dégât et les autres (comme Salah Abdeslam). Daech, c'est une armée spontanée qui s'est levée car ils rencontraient une valorisation de leur rôle et un sens à leur existence. Eichmann expliquait que la Providence lui avait montré que tout réussissait au Führer… L'ascension du caporal Hitler a en fait parlé à beaucoup de médiocres qui n'auraient pas eu la même carrière sans le régime nazi.
Le fait de connaître les concepts philosophiques a-t-il prémuni les intellectuels allemands de la contamination nazie ?
Vous allez me citer Martin Heidegger (philosophe allemand, adhérent du parti nazi), évidemment. Oui et non… Certains ont assez tôt contesté, fui, et eu des ennuis. D'autres, sans doute fascinés par la grandeur restaurée de l'Allemagne, non. Personne n'est prémuni. Par contre, je pense qu'un bagage philosophique ou spirituel aide. Je prends l'exemple de Milgram (Ndlr : l'expérience de Milgram permet d'étudier le processus de soumission à l'autorité, en faisant infliger par des sujets lambda des décharges électriques à des individus inconnus). Parmi les rares personnes qui ont refusé d'administrer ces décharges, il y avait un prêtre. Il a refusé d'infliger ces chocs électriques. Peut-être que par sa foi et sa charpente idéologique, il a été amené à mettre en jeu leur cohérence avec ses actions. En revanche, si vous tombez dans la certitude d'avoir raison, vous pouvez devenir un des rouages les plus utiles du totalitarisme.
Le niveau philosophique est-il suffisant en Belgique ?
En Belgique on a très peu de bagages philosophiques dans les écoles. Les cours de religion et de morale devraient être facultatifs, pour permettre d'avoir deux heures de philo et de citoyenneté. C'est un vrai enjeu mais c'est bloqué par le MR… Mais oui, en Belgique, cela manque de philo, de réflexivité, de contenu. Même en politique, tout est très axé sur le court terme et les prochaines élections.
Sommes-nous en 2023 mieux charpentés pour ne pas devenir les rouages d'un système totalitaire que ne l'étaient les Allemandes de 1939 ?
D'un côté, j'aimerais pouvoir vous répondre que oui, car les gens disposent d'énormément d'informations. D'un autre, c'est difficile d'ignorer les sondages qui nous montrent que de plus en plus de jeunes sont attirés par des idéologies radicales, voire simplistes. Comme si, tout à coup, une forme de simplicité, qui n'est pas synonyme de la démocratie telle que nous la connaissons, avait le vent en poupe. Il y a une appétence des gens pour des formules non démocratiques car la démocratie est fatiguée. On y est tellement habitués qu'on ne voit plus de quoi elle nous protège. Elle se craquelle et ce n'est pas uniquement pour des raisons socio-économiques. C'est comme si les gens en avaient marre de la paix… Qu'ils voulaient que l'actualité ressemble à un film d'épouvante qu'on regarde pour se sentir vivre. C'est préoccupant et c'est une raison pour s'engager en politique, au moins pour une partie de sa vie.