"Je consomme tout ce qui rend défoncé, pour oublier. Je voudrais arrêter..."
Le quadragénaire se rend tous les jours dans la salle de consommation de drogue à moindre risque à Bruxelles. Reportage.

- Publié le 05-08-2024 à 06h35
- Mis à jour le 05-08-2024 à 06h45

Dans la salle de repos, il fait calme et paisible. Le thermos de café agit comme un aimant. Les gaufres emballées aussi. Posé dans un fauteuil, Fouad discute tranquillement avec deux quadragénaires qui viennent d'inhaler leur produit. Présent dès l'ouverture de la première salle de consommation de drogue à moindre risque (SCMR) à Bruxelles, en mai 2022, il est l'agent de gardiennage du lieu. Le Gate a passé un contrat avec une entreprise privée de sécurité pour épauler les travailleurs. Fouad participe aux réunions d'équipe. "Je suis là depuis le début. Je connais tous les usagers. Je parle avec eux. Mon boulot, ici, ce n'est pas portier de boîte de nuit".
Il n'a jamais vraiment dû intervenir dans la salle, sinon pour des broutilles. "Des types qui se sont pris la tête dehors et qui s'énervent en se revoyant ici". Son rôle, c'est plutôt de rappeler le règlement d'ordre intérieur, strict, en vigueur dans la SCMR : pas de violence ; pas de d'échanges de produits, respect des voisins. Une "zone d'attention prioritaire" a été définie autour de la salle, en accord avec le parquet et les forces de police. C'est la tolérance zéro pour le deal de rue et les troubles à l'ordre public. Des policiers sont spécialement formés pour réagir en cas de nécessité.
Les échanges de produits sont interdits
À l'intérieur, les échanges de produits sont interdits. "Deux usagers qui partagent un gramme de cocaïne, même s'ils l'ont acheté ensemble, c'est du deal aux yeux de la loi et ce n'est pas accepté. C'est la limite. Quand je le leur fais remarquer, ils me disent : OK, OK j'ai oublié… et ça ne fait pas de problème. Ils ont un peu tendance à oublier les règles", sourit Fouad.

Au Gate, le rapport au produit change. Les consommateurs se sentent en sécurité, à l'abri des regards. On peut préparer sa dose dans de bonnes conditions, supervisé par une équipe, sans risquer un contrôle policier. On ne fait pas ça à la sauvette, en allant le plus vite possible. "Ils se sentent un peu protégés quand ils consomment. Tous se plaignent du deal et de la violence en rue", indique Lola, éducatrice depuis six mois à la SCMR.
Une usagère du Gate compte d'ailleurs parmi les victimes de la fusillade qui a fait deux morts et trois blessés sur la terrasse d'un café à Saint-Gilles la nuit du 26 au 27 juin dernier. Elle y a perdu la vie. "Cela a fort marqué les gens ici : cela les renvoie à leurs conditions d'existence très précaires", commente Lola. Beaucoup portent des couteaux de cuisine – les armes de rue- pour se défendre au cas où. Ils doivent être déposés dans les casiers à l'entrée.
Ils consomment moins quand ils sont au Gate
"Il y a beaucoup d'habitués. Certains passent leur temps ici, de 10 heures à 17 heures, tant que le dispositif est ouvert", décrit Lola. Au bout de la journée, ils constatent qu'ils ont absorbé moins de produits que s'ils étaient restés dehors. Tous ne viennent d'ailleurs pas pour consommer. Sur un peu plus de 19 000 passages enregistrés (sous pseudonyme) dans le dispositif depuis mai 2022, 17 200 actes de consommation ont été répertoriés. "Ils viennent d'abord chercher le contact, discuter et échanger", confirme Célia, éducatrice spécialisée.
Un grand gaillard fait irruption dans la salle de repos, pâle et tourmenté. Il n'a pas l'air bien. Lola va à sa rencontre. "Non, ça ne va pas. Mes cartes de banque sont bloquées. J'ai fait deux taffes (deux inhalations, NdlR). Il n'y a plus de grenadine ? Je reviens cet après-midi." Il se rue vers la sortie.

Du personnel paramédical et social supervise en permanence le fonctionnement de la SCMR et accompagne les bénéficiaires dans une trajectoire de soins et d'inclusion sociale. Toutes les deux heures, ils changent de poste par binômes : à l'accueil ; dans la salle d'attente, dans la salle de consommation et dans la salle de repos. Les consultations médicales sont gratuites et sans rendez-vous.
"Je n'aime pas faire ça ici"
"Toc toc", 43 ans, est un des habitués du Gate. Il vient quasi tous les jours, mais pas pour consommer. "Je ne dénigre pas cet espace, pas du tout. Mais je n'aime pas faire ça ici. C'est quelque chose de personnel et je suis quelqu'un de pudique. Alors oui, je viens beaucoup ici pour me reposer et trouver des solutions". Le quadragénaire, qui marche avec une béquille, doit son surnom à sa manière de s'annoncer : deux petits coups frappés sur le comptoir. Sa situation devrait s'améliorer : il a trouvé un studio, en sous-location.
En rue, le crack, c'est la seule échappatoire et ça devient une obsession.
Avant de tomber à la rue, il consommait ponctuellement. L'épisodique s'est mué en régulier ; l'habitude est devenue compulsion. "C'était vraiment tous les jours. J'ai fréquenté des gens qui ne faisaient que ça, qui ne pensaient qu'à ça, qui ne parlaient que de ça." En rue, le crack, c'est la seule échappatoire ; l'obsession. Le flash rapide fait tout oublier. Même si le sentiment d'être mieux s'estompe vite, au bout de vingt minutes. La coke efface la faim ; elle permet aussi de rester éveillé la nuit. C'est utile, pour se prémunir des agressions. "Le crack fait perdre toute envie. On mange ce qu'on nous donne."
"Toc Toc" dit s'être stabilisé en fréquentant le Gate. "Ça me donne envie de faire plein de choses. Dans l'équipe, il y a de l'humanité, de l'empathie, de l'écoute".
Amine avait un boulot, une famille, des liens sociaux
Amine, 42 ans, s'excuse pour sa dégaine. "Ça fait dix ans que je n'ai pas fait attention à moi. Maintenant, j'essaie…". Il était auxiliaire d'éducation dans une commune bruxelloise ; un divorce, en 2014, l'a fait basculer. "C'est l'échec de ma vie". L'homme avait un boulot, une famille, des liens sociaux. Mais aussi une fragilité psychologique, qu'on devine. Tout part en miettes. Une rapide descente aux enfers : la prison et puis la rue, le sniff et les fumettes. "J'ai fait des choses dont je ne suis pas fier mais je reste un être humain", dit Amine. "C'est fatigant, c'est humiliant : tu te fais traiter comme un moins que rien parce que tu es à la rue. C'est toujours : allez, bouge ou casse-toi ! Les animaux ont plus de valeur que toi."
Le quadragénaire est un usager quotidien du Gate : "Si je ne viens pas ici un jour, je suis en dépression. Dès que je sors, je retrouve la jungle." Amine préfère alors consommer ici "tout ce qui rend déf (défoncé, NdlR)". Il se drogue pour oublier, ajoute-t-il. "Mais je veux bien sûr sortir de cette addiction. J'ai des dons, un talent. J'essaie de gagner ma vie et de trouver ma place. Il veut le croire : les travailleurs sociaux du Gate vont l'aider à arrêter.