"Qu'on arrête de dire : on va attendre que Monsieur soit là" : les galères des mamans solos
Un rapport de la Fédération des services sociaux, qui se base sur des discussions collectives avec des mères solos en Wallonie, rend compte de leurs galères au quotidien.

- Publié le 20-12-2024 à 06h41
- Mis à jour le 20-12-2024 à 08h59

"Pourquoi tu ne refais pas ta vie ?" À première vue, la remarque est bien intentionnée. Un "bon conseil" de l'entourage qui voit la maman seule avec ses enfants se débattre avec le boulot à (re) trouver, les mômes à gérer, les fins de mois à boucler.
On le sait : le fait d'être une femme, sans emploi et parent solo expose à un risque accru d'exclusions, principalement économiques et sociales. Mais ce qu'on mesure peut-être moins, ce sont les stéréotypes et les images négatives que la société renvoie aux mamans solos. Et contre lesquels elles doivent - aussi - se battre.
Les premières intéressées ont raconté ces galères qu'elles vivent au quotidien lors de 7 groupes de parole (à Liège, Philippeville, Namur, Ath, Morlanwelz, Verviers et Waremme) animés dans le cadre du dispositif "Relais Familles mono" qui accompagne les parents solos en Wallonie. La Fédération des services sociaux (FDSS) vient de publier le rapport* de ces 20 séances de discussions collectives auxquelles ont participé 47 femmes et un homme.
À la tête d'une petite ou grande tribu
La monoparentalité (qui concerne une famille sur cinq en Belgique, dont 87% de mères) est d'abord une affaire de femmes. À la tête d'une petite (ou d'une grande) tribu, elles doivent se débrouiller dans une société qui continue "à soutenir une norme duoparentale trop souvent déconnectée des réalités", indique le rapport.
Dans leurs témoignages, les participantes soulignent qu'elles sont régulièrement ramenées au décalage de leur situation par rapport à l'image de "la famille normale" – deux parents ensemble qui élèvent leur(s) enfant(s) ensemble. "J'aimerais qu'on puisse se dire que c'est bien aussi d'être seule, de s'assumer et d'assumer sa monoparentalité […] Je veux que dans le regard de mes enfants et des copains de mes enfants, on puisse voir qu'on est une famille", pose l'une d'elles.
Si la monoparentalité augmente – c'est un fait – la probabilité de précarité et d'isolement, les mamans solos sont comme assignées à ce risque. "Tous les centres de soins, les PMS, etc. doivent arrêter de nous marginaliser. Qu'on arrête de dire : on va attendre que Monsieur soit là", exhorte une participante.
Une femme seule reste suspecte
Les femmes concernées se sentent souvent invalidées dans leur capacité à faire face et dans les démarches qu'elles mettent en place. "Les personnes te disent : c'est bizarre que ça prenne autant de temps – sous-entendu : c'est peut-être toi qui fais mal les choses". Avec une question implicitement envoyée : va-t-elle s'en sortir seule ?
La façon de considérer la maman séparée comme "seule" n'est pas toujours juste, ni bien vécue par les intéressées. D'abord parce que la solitude face au soin des enfants était parfois (voire souvent) présente avant le divorce. "J'assumais financièrement déjà tout", tranche une d'entre elles. Cette norme duoparentale se retrouve dans le statut social de cohabitant, pensé selon la philosophie du couple contributeur au budget familial, rappelle le rapport de la Fédération des services sociaux. Ce qui peut décourager des mamans solos bénéficiaires d'allocations à se remettre avec un nouveau compagnon parce que cela peut générer une perte de revenus.
Ensuite, parce qu'une femme seule reste suspecte. Beaucoup parlent de la pression de leur entourage à "retrouver quelqu'un", à se "recaser"…
"Là, j'ai senti la honte et la solitude"
Ces préjugés sont tenaces dans les lieux de socialisation liés aux enfants, en particulier à l'école. Une maman explique qu'elle fréquente les parents d'amies de sa fille dans le cadre privé mais quand ils se retrouvent dans la cour de récré ou à une fancy-fair, ces derniers marquent une distance. "C'est un peu comme si on ne s'affichait pas avec une maman solo en société." Certaines évoquent un phénomène de mise à l'écart parce qu'elles constitueraient une forme de danger. "Quand tu es seule, tu n'es plus invitée. Tu pourrais draguer les maris des autres."
Difficile encore pour les mamans solos de trouver leur – juste — place dans les fêtes avec d'autres parents. Il peut y avoir le sentiment de déranger quand on s'assied à table auprès d'une famille, "alors qu'on n'est pas composé pareil". Une mère solo ajoute : "Si je dis que j'ai fait des efforts dans ma vie, c'est en allant à tous les soupers scouts avec mon fils. Là j'ai senti la honte et la solitude. Mais je me suis dit : si je n'y vais pas, il va arrêter. Qu'est-ce que je frissonnais d'être partout seule."
Le paradoxe de la mère exemplaire
Les normes liées au modèle familial traditionnel entraînent aussi des conséquences sur le rôle de parent. Les mamans solos évoquent le paradoxe d'être soumises à une pression d'être des mères particulièrement exemplaires alors qu'elles vivent dans des conditions qui compliquent l'exercice même de la parentalité.
"La dernière fois, je n'ai pas accompagné mon fils à son rendez-vous médical, j'ai laissé son père y aller. Et bien, j'ai reçu un SMS du médecin pour que je sois là la prochaine fois. Mais si son père ne vient pas, lui, il ne reçoit pas de coup de fil. C'est comme si on me remettait en cause, comme si je n'étais pas une bonne mère."