Le trafic de drogue gangrène une rue commerçante bruxelloise: "J'interdis à ma femme et mes filles de venir dans le quartier. Elles se font harceler"
Les commerçants de la rue de Brabant dressent un constat amer de leur rue. Ils appellent à une vraie réponse de la commune de Schaerbeek mais également de la Région pour lutter contre le trafic de drogues qui gangrène leur quartier.
- Publié le 22-04-2025 à 19h33

"On préférerait qu'on nous rende visite dans d'autres circonstances", soupire Mohamed El Hajaiji, président de l'association des commerçants de la rue. Difficile de cacher l'amertume alors que les faits de violence se multiplient à Bruxelles. Ce mardi, la rue de Brabant, l'une des artères les plus vivantes de la région, s'est réveillée sous le choc d'une nouvelle fusillade. Une de plus, selon les commerçants, qui dénoncent l'inaction chronique des autorités et la dégradation progressive de leur quartier.
Lundi après-midi, c'est une rixe entre deux bandes rivales, des Français d'origines algérienne et marocaine, qui a tourné au drame. "Deux bandes rivales qui veulent accaparer le même territoire, de l'entrée de la gare du Nord à la rue Linné. C'est un point de deal très lucratif, sinon ils ne viendraient pas avec machettes et des armes à feu."
La scène décrite par plusieurs témoins a de quoi glacer : trois coups de feu, un homme touché, puis la violence gratuite. "De vrais symboles de mafia", lâche Mohamed El Hajaiji. Un Palestinien, locataire dans la rue, a prodigué les premiers soins sur place. "C'est la première fois que je vois un truc pareil en Europe. Quand le gars a tiré, il tremblait, c'était un amateur. Tous des jeunes de moins de 30 ans."
Une insécurité permanente
Pour Fouad, commerçant de longue date, cette situation était prévisible. "On a alerté la bourgmestre Cécile Jodoigne en septembre 2021. On a dit aux autorités communales que si ces personnes restaient là, ça allait dégénérer. En quatre ans, ils se sont installés, ils ont fait du business, et le politique ne fait rien." Pour ce commerçant, le climat ambiant pèse sur les commerces de la rue de Brabant. "C'est une des rues les plus commerçantes de Bruxelles, connue à l'international. On avait ce lundi des touristes de partout mais qu'est-ce qu'on retient finalement de notre quartier ? La drogue, les fusillades, l'insécurité. Ça devient lourd."
Le sentiment d'abandon est généralisé entre les commerçants et habitants du quartier. "On ne s'est jamais senti en sécurité grâce à la commune ici", poursuit-il. "On lui fait part des problèmes mais si elle ne fait pas le relais auprès de la police, c'est triste. On a demandé une présence permanente dans le quartier. Il faut contrôler ces dealers tous les jours. En 30 minutes, on assiste à deux ventes de drogue en pleine rue ici. Il faut être aveugle pour ne pas le voir."

Un autre commerçant abonde. Il y a même du deal devant le commissariat, c'est un aveu de faiblesse. Les dealers se sentent intouchables maintenant." Malgré la proximité du poste de police, les agents restent invisibles. Et les conséquences sont palpables : vols, agressions, vitrines barricadées, réputation ternie. Un autre commerçant nous explique que ces actualités compliquent leurs activités commerciales. "J'ai téléphoné à un fournisseur belge pour passer commande ce matin. Il m'a dit que vu ce qu'il avait vu dans les médias à propos de notre quartier, cela devenait dangereux de nous livrer."
Jamal, propriétaire de trois magasins, a dû prendre des décisions inimaginables selon lui pour ne pas mettre en danger ses proches. "J'interdis à ma femme et mes filles de venir dans le quartier. Elles se font harceler. J'ai quitté le quartier pour habiter ailleurs." Le soir, la rue se transforme à en croire les locaux, tous unanimes. "À partir de 20 h, c'est un autre monde, un coupe-gorge. Il y a des agressions dont on ne parle même pas." Et la fusillade de lundi n'était pas un cas isolé. "La personne visée avait déjà été agressée au couteau il y a deux/trois jours."

Dans les cafés, les gérants constatent un effondrement économique. "On avait du monde ce lundi, les terrasses étaient bondées. Maintenant, c'est désert. Le chiffre d'affaires chute, c'est une catastrophe, 50 % de perdu en quelque temps." Les clients fuient, les habitants vivent reclus. "Ils consomment et dealent devant les portes." L'un d'eux confie : "J'ai dix logements et un commerce ici. Les locataires sont à bout. Personne ne reste dans le quartier. Avant, ils se cachaient pour consommer, maintenant c'est en pleine rue à la vue de tous. On ne peut pas faire dix mètres sans qu'on nous en propose."
Pour Mohamed El Hajaiji, président des commerçants du quartier, la responsabilité est partagée. "Ce n'est pas qu'un problème du quartier Nord, mais de toute la région. Il y a un manque de financement chronique pour la sécurité à Bruxelles. Quand on a un petit problème, il faut une petite réponse. Donc ici, il faut une grande réponse." Pour d'autres, on commence à se résigner. "Si ça se passait ailleurs, les moyens seraient différents. Ici, on est livrés à nous-mêmes."
Les commerçants appellent à une réforme en profondeur. Fouad avance même une piste provocante. "Il faut ramener la police marocaine. Ils savent comment ça fonctionne pour ces problèmes." Une idée inspirée d'une précédente expérience avec la police canadienne, venue expliquer le modèle des polices de proximité "Koban". "Il faut le retour des brigades de proximité. Au moins à l'époque, on voyait les policiers constamment dans le quartier", estiment certains commerçants.
Le constat est clair. "On a laissé faire pendant des années." Entre la circulation de stupéfiants en libre accès, les livraisons déguisées via Uber – "tu commandes une pizza, tu reçois du shit" – et l'absence de contrôle social depuis le Covid, les trafiquants ont pris le dessus. "Les commerçants ont toujours fait ce contrôle social devant chez eux", affirme Mohamed El Hajaiji, "mais avec le Covid et les magasins fermés durant six semaines, l'impunité a pris le dessus. Depuis, c'est la catastrophe."
Pourtant, malgré la fatigue, la peur et la colère, les commerçants gardent une lueur d'espoir. "La propreté s'est améliorée dans le quartier depuis les problèmes de l'été", note Jamal. Mais cela reste dérisoire face à la réalité quotidienne. "On ne sait plus s'asseoir en terrasse sans risquer de se faire agresser. Sous stupéfiants, ils font n'importe quoi."