Comment s'attaquer à un monument ? L'adaptation de "Un Prophète" au petit écran

Adapter "Un Prophète" relevait du défi. Plutôt que de refaire le film d'Audiard, Enrico Maria Artale en prolonge l'esprit à travers une série lente, ancrée dans une prison profondément transformée.

Vanessa Vansuyt
Un prophète
Adapter “Un Prophète” relevait du défi. ©BE TV

En 2009, Un Prophète de Jacques Audiard redéfinissait le polar français, installant Malik El Djebena dans l'imaginaire collectif. Envisager une déclinaison sérielle en 2026 pouvait dès lors sembler relever de l'hérésie, voire d'un nouvel opportunisme industriel. Annoncé il y a près de cinq ans, le projet a mûri longtemps avant de se concrétiser, signe des hésitations — mais aussi de l'exigence — qu'impliquait une telle adaptation. Pourtant, dès les premières minutes, le doute s'efface. Le réalisateur Enrico Maria Artale, épaulé par les scénaristes originaux Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit, réussit un pari délicat : ne pas "refaire", mais prolonger une onde de choc.

Là où le film suivait l'ascension fulgurante de Malik en prison sur plusieurs années, la série choisit de ralentir le temps : sept heures de récit pour à peine six mois. L'entrée en détention d'un jeune homme ouvre un huis clos où les codes ont changé. Il lui faut survivre entre l'autorité vacillante de Massoud (Sami Bouajila) et une nouvelle génération de détenus, jeunes, instables, privés de repères. L'intrigue n'est plus celle d'une conquête du pouvoir : ici, il s'agit simplement de tenir.

Dès son annonce, le projet portait un double fardeau : celui d'un film devenu quasi mythique et celui des attentes qu'il continue de cristalliser. Enrico Maria Artale ne l'élude pas. "Du moment que j'ai entendu parler de l'idée de développer une série, j'étais plus attiré par le défi que par la peur de toucher à quelque chose de trop connu. C'est une grande opportunité créative." Chez lui, la référence à Audiard n'est pas un carcan, mais un outil pour observer autrement la France contemporaine : "Il s'agissait d'utiliser cette forme narrative pour faire une radioscopie de la situation de la France d'aujourd'hui, par rapport à la prison, aux quartiers, à la jeunesse. C'est juste un instrument."

Radioscopie de la France de 2026

Entre 2009 et 2026, la prison a changé de visage. "L'âge moyen des détenus a énormément baissé, explique Artale. On ne trouve plus beaucoup de figures de voyous ou de gangsters romanesques. On est face à des institutions qui ressemblent à des structures pour très jeunes." Le réalisateur rapporte une anecdote glaçante : de jeunes Marseillais lui confient avoir vécu en prison "les meilleures années de leur vie", tant l'extérieur leur paraissait plus menaçant encore. Un regard qui traverse toute la série, attentive à une jeunesse dépourvue de perspectives.

Jacques Audiard : "On peut être un très très bon Français et être complètement Chinois"

Ce déplacement impose un autre rythme. Artale revendique une série qui s'éloigne de formats trop "matrixés" par les algorithmes des plateformes. Plutôt que de prolonger l'esthétique nerveuse d'Audiard, il convoque Jacques Becker ou Robert Bresson, cherchant une image "plus hiératique, plus symbolique, plus mystique". Là où le polar classique empile les rebondissements, la série ralentit, suspend le drame, préférant les silences et les rêves aux fusillades attendues.

Le spectre du monstre sacré

Face à cet héritage, les acteurs avancent en terrain sensible. Sami Bouajila, qui incarne Massoud, reconnaît avoir ressenti le "spectre du film". Succédant indirectement à l'immense Niels Arestrup, il lui fallait s'affranchir du modèle. "J'étais sceptique au départ. Le film était un chef-d'œuvre : Audiard, la performance de Tahar Rahim… Ce qui m'a convaincu, c'est la présence des scénaristes originaux (Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit, NdlR). Ils ne sont pas opportunistes." La série déplace ainsi son centre de gravité : moins l'ascension d'un homme que l'observation d'un collectif fragile en transmission. "Massoud n'est pas un double du personnage d'Arestrup. J'ai pris une porte d'entrée différente." À l'écran, cette démarche se traduit par un jeu tout en retenue, presque effacé, qui confère au personnage la fonction de mémoire vivante du lieu. "Je me livre corps et âme à celui qui nous dirige… Je vois comment mon personnage se constitue, tient debout, parle."

L'éthique de la violence

Cette retenue se retrouve aussi dans la manière dont la série aborde la violence. Omniprésente mais rarement spectaculaire, elle agit comme une pression sourde et continue. "Ce n'est pas nécessaire de crier plus fort que ce qui est déjà écrit", glisse Sami Bouajila. Enrico Maria Artale revendique la même approche : "Je ne voulais pas que la violence devienne quelque chose d'amusant ou de jouissif. L'idée, c'est que le spectateur ait envie que ça s'arrête, pas qu'il en redemande." Refusant tout regard "taxidermique" sur les quartiers ou la prison, le réalisateur préfère restituer aux personnages une forme de dignité, parfois même de noblesse, à rebours de toute esthétisation gratuite.

Le cinéma français est grand, Audiard est son prophète

C'est peut-être ici que la série divisera. En ralentissant le récit, à rebours des codes dominants, Un Prophète perd parfois en efficacité narrative ce qu'elle gagne en sensation. Le format choral dilue l'ascension fulgurante qui faisait la force du film, mais offre en échange une immersion rare, à la fois onirique et quasi documentaire. Cette fragilité fait aussi sa singularité. La série refuse le confort du genre pour assumer un statut d'objet d'auteur. Artale qualifie lui-même sa réalisation de "rock'n'roll", affranchie des dogmes industriels. Il n'envisage une saison 2 qu'à cette condition : conserver la liberté d'imaginer, hors des mécanismes contraignants des plateformes. Une exigence qui résonne avec le monde qu'il filme : un univers en tension permanente entre héritage et survie.

Un Prophète – Saison 1, Samedi 9 mai, Be Series, 20h30.

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