Doria Tillier: "L'exigence, c'est plutôt une qualité, mais, chez moi, c'est un défaut"
Sortie de "La Belle Époque", de Nicolas Bedos, une comédie d'auteur populaire selon Thierry Frémaux. Daniel Auteuil y retrouve son top niveau face à Doria Tillier qui affine son talent rare, un mélange de sensibilité et d'abattage comique. Entretien.

- Publié le 06-11-2019 à 06h35
- Mis à jour le 06-11-2019 à 10h44

Sortie de "La Belle Époque", de Nicolas Bedos, une comédie d'auteur populaire selon Thierry Frémaux. Daniel Auteuil y retrouve son top niveau face à Doria Tillier qui affine son talent rare, un mélange de sensibilité et d'abattage comique. Entretien.
Des comédies qui marquent le Festival de Cannes, c'est rare. Il y en avait deux cette année. Hors compétition, La Belle Époque, une comédie romanesque de Nicolas Bedos et, à la Quinzaine des réalisateurs, Yves une comédie connectée de Benoît Forgeard.
Le point commun entre les deux s'appelle Doria Tillier. Dans l'une, elle est renvoyée dans les années 70, dans l'autre, elle vit dans un futur proche. C'est donc une chance de la rencontrer au présent, dans son appartement, à un jet de cire du musée Grévin à Paris. Tout blanc, tout lumineux, au fond d'une cour, sous les toits. Interviewer un comédien, at home, sans un chronomètre sur la table, ni une attachée de presse derrière la porte, ça ne se fait plus à notre époque. Mais les époques, Doria Tillier s'amuse avec. Le thé est servi. Doria plie ses longues jambes en lotus dans son grand fauteuil en osier et puisqu'on a commencé à Cannes, restons-y.
"J'étais très excitée à l'idée de montrer un film qu'on aime dans une salle de 2 500 personnes qui aiment le cinéma, c'est émouvant. Et puis, il y a tout le folklore autour, très superficiel, très artificiel. Mais qui fonctionne. Comme dit Daniel Auteuil dans La Belle Époque : je sais que cela est faux mais ce n'est pas désagréable. Quand on est sur le tapis rouge, qu'on vous colle la musique, qu'il y a des photographes partout et qu'on a mis une belle robe. J'étais pourtant la première à trouver cela ridicule et pourtant ça marche. J'en ai le frisson, rien que d'en parler."
Auteuil se sent perdu dans son époque
La belle époque pour Daniel Auteuil, dans le film de Nicolas Bedos, ce sont les années 70. Et particulièrement, un bistrot de Lyon où il a rencontré sa femme. Le pitch du film, c'est qu'une société va lui permettre de revivre ce moment, grâce à un décor et des acteurs. Mais quelle est la belle époque de Doria Tillier ? "Pour Daniel Auteuil, la belle époque, ce ne sont pas les années 70, mais sa jeunesse. Moi, j'ai 33 ans, on peut imaginer que je ne suis pas quelqu'un de très nostalgique et pourtant je le suis vachement. Tout le temps, je pense à une période de ma vie où j'étais plus jeune et… pas naïve… mais moins consciente de certaines choses. Le fait de prendre conscience rend le quotidien plus lourd. J'ai la nostalgie d'une époque où je souriais avec plus d'innocence, plus d'entrain, plus d'ignorance. Je suis très nostalgique mais ce que j'aime dans le film de Nicolas, c'est qu'il me console de la nostalgie. Car il n'est pas triste, il est même gai quand on voit le personnage d'Auteuil se réveiller, ça donne de l'espoir dans l'avenir. Il est bien pour moi ce film."
Il est bien, aussi, pour le spectateur qui aime les comédies de précision, les dialogues millimétrés, un point de vue aiguisé sur l'époque. Et la catharsis. Toutes les situations sont fausses, tout est théâtral, chacun sait qu'il joue un rôle et pourtant les sentiments, les émotions sont vraies.
"Exactement. Pour moi, l'art, c'est ça. On peut créer de vrais sentiments avec des artifices. Quand on va au cinéma, au théâtre, on peut regarder des gens dans des situations complètement fausses et pourtant on est vraiment ému. Parce qu'on s'y retrouve. La lassitude de Daniel Auteuil face à notre époque où il se sent perdu, c'est un sentiment partagé par beaucoup de gens de son âge. Nicolas a écrit ce film en ayant fait ce constat-là. Non pas que c'était mieux avant, mais il y a dans notre société, une forme de perdition. Et cela, je le ressens aussi. Pas comme le personnage d'Auteuil. J'ai un téléphone portable, je sais l'utiliser. Internet, streaming, réseaux sociaux, tous les mots qu'il ne connaît pas au début du film, je les connais. Encore que. J'ai un petit rejet, je suis un peu dépassée par rapport aux gens de ma génération et j'ai un problème avec la façon dont vire le monde avec les nouvelles technologies. Lui, il ne reconnaît plus son monde. Moi, je ne reconnais pas les gens que je connais sur les réseaux sociaux. Je suis choquée de voir à quel point ils sont différents de la vraie vie. Je trouve aussi que c'est un monde où l'on est très seul. Et dans son bistrot à Lyon, il y avait cinq plats sur l'ardoise, pas une multitude de choix. On ne perdait pas de temps à choisir. Moi, je perds beaucoup de temps à choisir aujourd'hui, car on nous offre tout. Je n'ai pas le regret d'une époque, mais j'ai le fantasme d'une époque que je n'ai pas vécue. Une époque qui sent la liberté, foisonnante de créativité."
On est plus créatif sans la technologie
Créativité, voilà qui nous conduit tout droit à Yves, cette romcom digitale dont le personnage principal est un… frigo intelligent. Il est rempli de programmes pour veiller à fournir l'alimentation la mieux adaptée à son propriétaire, un rappeur. Mais avec toutes les données personnelles qu'il accumule au cours de leurs échanges, il s'avère en mesure d'améliorer ses compositions, d'enrichir ses lyrics et de booster sa com' sur les réseaux sociaux. Bref, cette comédie fait froid dans le dos avec sa question : la technologie va-t-elle aider la créativité ?
"Dans le fond, j'en doute. Sur certains aspects, on pourrait me trouver des exemples qui prouvent le contraire. Mais, dans l'absolu, je pense qu'on est plus créatif sans la technologie, parce qu'on est toujours plus créatif quand on a peu de moyens. C'est la contrainte qui stimule la créativité. Je sais que je trouverai plus facilement un mot d'esprit quand je suis en difficulté, quand on est agressif avec moi, quand on me contredit. J'ai observé cela chez les autres aussi que la contrainte rend plus créatifs. La créativité peut aussi se nourrir de l'ennui qui peut générer un désir de divertissement. Mais, aujourd'hui, l'ennui a disparu, car il y a toujours le portable à portée de main. Il m'arrive de jouer à Candy Crush, c'est vraiment débile mais cela occupe le cerveau."
"Ce qui me fait peur, c'est de faire des choses que je n'aime pas"
Ceux qui ne regardaient pas le Grand Journal de Canal+, entre 2012 et 2014, ont découvert Doria Tillier dans Mr et Mme Adelman qui, fissa, lui valut une nomination au César de la meilleure actrice. Dans ce récit d'une imposture littéraire, Nicolas Bedos la faisait passer par tous les âges, de 20 à 80 ans. Dans La Belle Époque, il lui en fait voir de toutes les couleurs : rousse, brune, blonde. À l'évidence, elle l'inspire sans modération.
"Oui, j'ai beaucoup de chance. Il m'a offert deux rôles magnifiques, très bien écrits, avec plein de personnages. Changer de perruques, changer de look, ça m'amuse beaucoup. Comme les enfants, j'aime me déguiser, j'aime m'amuser, la notion a beaucoup d'importance dans mon travail. J'étais coscénariste pour Mr et Mme Adelman . Ici, en découvrant le scénario, j'ai retrouvé des répliques qui sont dans mon ton. Mon personnage me ressemble à quelques endroits, et ça me faisait rire. Mais Nicolas l'a écrit sans me consulter. Oui, c'est une mise en abyme mais ce n'est pas que cela. Les situations vécues par mon personnage et celui de Guillaume Canet qui joue un metteur en scène, je ne les ai pas vécues comme telles avec Nicolas. Mais ce metteur en scène dans son obsession du détail, dans sa façon d'être dur avec son actrice, ressemble à Nicolas. Il dit d'ailleurs que ce n'était pas une façon de s'excuser, mais de prendre du recul sur la façon dont il a fait son premier film. Je n'en ferai pas une généralité, mais les films que j'ai trouvés les plus touchants sont ceux où j'ai senti que c'était des situations que le réalisateur avait vécues. On ne parle vraiment bien que de ce qu'on connaît."
Doria n'a peur de rien ?
Justement, on ne connaît pas bien Doria Tillier. On sait qu'elle est parisienne, que papa est mathématicien et que maman restaure des tableaux. Depuis qu'elle a découvert les coulisses d'un théâtre à six ans, elle veut être actrice. Elle a même suivi des cours, mais elle gagnait sa vie comme serveuse avant de devenir Miss Météo sur Canal+. Elle forme un couple, disons turbulent, avec Nicolas Bedos qui accouchera du scénario de Mr et Mme Adelman. Ce n'est pas un rôle, c'est une fresque qui paraît insurmontable pour une débutante. Mais du haut de son mètre 80, elle n'a peur de rien.
"Quand j'ai fait Mr et Mme Adelman , j'étais très inquiète de ne pas être à la hauteur, de gâcher le film. Faire des belles choses, ça ne me fait pas peur ; ce qui me fait peur, c'est de faire des choses que je n'aime pas, que je trouve mauvaises. Quand on lit des scénarios, il faut dire oui ou non. Quand je vois de jolies choses mais aussi quelque chose que je ne sens pas, là j'ai peur. L'exigence, c'est plutôt une qualité, mais, chez moi, c'est un défaut. J'ai un côté extrême. Comme je débute, je ne suis pas à même d'estimer si c'est bien ou pas. Dans le doute, je dis non. Mais je progresse un peu, j'essaie de me détendre. Si un projet me tente, même si ce n'est pas à 100 %, je vais le tenter. Cet après-midi, on poursuit la lecture avec François Cluzet et José Garcia d'un film, genre Coen, qu'on va tourner avec Christophe Offenstein. On ne se connaît pas et pourtant cela a matché tout de suite.
Avec Daniel Auteuil, aussi. J'étais un peu impressionnée. Comme j'ai fait peu de films et que j'avais beaucoup de scènes avec lui, j'avais peur qu'il me trouve nulle. Il y a un truc merveilleux avec cet acteur, avec Guillaume Canet aussi, dès qu'il joue, il est le personnage. Ce n'est plus Daniel Auteuil, c'est Victor en face de moi. Il ne cabotine pas, il est juste son personnage. Il a un visage tellement changeant, tellement sensible. Mes acteurs préférés, Robin Williams et Meryl Streep, ils ont énormément de talent, mais ce n'est pas que pour leurs qualités d'interprète qu'on les aime. C'est aussi pour ce qu'ils sont à travers leurs rôles, pour leur regard. Quand je regarde Robin Williams, dans le fond, je vois un peu son âme. Auteuil n'est pas qu'un formidable acteur, il a aussi un petit supplément d'âme."
À savoir
Le pitch. Un sexagénaire désabusé voit sa vie secouée par un entrepreneur, qui, en mélangeant artifices théâtraux et reconstitution historique, propose à ses clients de replonger dans l'époque de leur choix. Il choisit alors de revivre la semaine où, 40 ans plus tôt, il rencontra le grand amour.
La filmo. Celle de Doria Tillier est brève mais dense. Mr et Mme Adelman de Nicolas Bedos (2017), Le Jeu de Fred Cavayé (2018). Et en 2019 : Yves de Benoît Forgeard et La Belle Époque de Nicolas Bedos.
>>> On lira la critique du film dans le supplément "Arts Libre" de ce mercredi
